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jeudi 20 juin 2019

Le mémorial Mannerheim à Territet



Chaque année, la communauté finlandaise de Suisse se réunit à Territet (Montreux) pour honorer la mémoire du maréchal Mannerheim, le samedi le plus proche de la date de sa naissance, le 4 juin 1867. Mannerheim a écrit ses mémoires à Lausanne, pendant une période de convalescence; il y est décédé le 27 janvier 1951. Véritable héros du peuple finlandais, il est honoré à Helsinki par une statue équestre et un boulevard à son nom. Il a entamé sa carrière militaire à l’âge de 15 ans et a consacré toute sa vie aux armes.

Toutefois, il faut bien noter qu’en Finlande, le rôle de l’armée a toujours été purement défensif. Ce pays n’a jamais colonisé ni conquis qui que ce soit et il a acquis son indépendance vis-à-vis du royaume de Suède et de l’empire de Russie par la négociation et des traités. Les Finlandais ont su défendre leur intégrité territoriale face à l’Union soviétique en 1939, lors de la terrible guerre d’hiver de 1939-40 et ont réussi à rester indépendants, contrairement aux Etats baltes. 


C’est pourquoi la cérémonie au monument Mannerheim, bien que très militaire et officielle, est aussi très émouvante. Elle réussi à toucher quelque chose en moi, bien que je sois très éloignée de mes racines et pas particulièrement attirée par les faits d’armes. Le public était a priori exclusivement finlandais, à l’exception des personnalités tant civiles que militaires représentant la Suisse. Les autorités montreusiennes étaient présentes, ainsi que des hauts gradés de l’armée suisse. Des deux côtés du monument, une dame en costume vaudois, un policier suisse, un soldat finlandais et une Lotta°) J’ai découvert l’existence de l’association finno-suisse des officiers*), signe de liens d’amitié et de coopération étroits entre ces deux pays. Il existe également une Fondation Mannerheim, qui accorde des bourses à de jeunes militaires pour des séjours d’étude et de formation en Suisse. 


Des discours ont été tenus, en français, en allemand, en anglais et en finnois. Le culte ayant précédé la cérémonie était multilingue également. Les soldats faisaient le salut militaire devant le monument pendant le dépôt solennel des gerbes, pendant que les militaires restés devant le public faisaient de même. Il semblerait que toutes les armées du monde pratiquent ce même geste de la main portée à la tempe, mais on m’a expliqué que les marins inclinaient leur main différemment. Les hymnes nationaux suisse et finlandais ont été joués à la trompette (mais pas chantés) et un corps de tambour a marqué les différentes étapes de la cérémonie. Il était frappant de sentir le poids et la force de tous ces rituels très codifiés, qui transmettent quelque chose qui nous enracine dans l’histoire et dans nos origines, tout en créant un sentiment de communion parmi l’assistance. 


Malgré tout son côté officiel et protocolaire, cette commémoration n’avait rien d’une routine qu’on exécuterait de façon blasée. Compte tenu du contexte actuel, avec l’UE qui tente de coincer la Suisse ou la Russie de Poutine qui ne cesse de souffler le chaud et le froid, mes deux pays ont de quoi être très conscients de leur fragilité et de la valeur inestimable de leur liberté et de leur indépendance. Pour une fois, les discours, les symboles, les fleurs, les roulements de tambour, les rangées de médailles sur les uniformes m’ont fait parvenir un message très fort. Ces hommes ne se tenaient pas au garde-à-vous pour la galerie, ce n’était pas du bla bla, du vent, de la figuration. Les discours nous ont rappelé que le rôle premier de l’armée était de préserver la paix et la liberté et je veux bien le croire. Cela semble aller de soi pour nous qui n’avons jamais connu la guerre, mais il ne faut jamais oublier que la paix n’est jamais acquise pour toujours. 


La Suisse est émaillée de monuments divers et variés, en souvenir d’une foule de personnages qui y ont passé un séjour ou laissé une trace. Cette cérémonie se déroule chaque année, depuis 60 ans. C’était la première fois que j’y assistais, peut-être pas la dernière. La Riviera vaudoise est magnifique, Montreux, le lac, les Alpes…. et pourquoi pas, une prochaine fois, j’irai boire un chocolat chaud à Glion en souvenir du Maréchal. Ou un schnaps !

A droite, Esa Pulkkinen, directeur général de l'état-major de l'UE
°) corps para-militaire féminin, qui soutenait les soldats par des fonctions traditionnellement féminines, comme cuisiner, soigner etc.  
*)galerie de photos sur leur site internet


Celui qui devait devenir l'homme-clé de l'indépendance finlandaise fut d'abord officier de cavalerie au service du Tsar Nicolas II à St-Pétersbourg. Après la Révolution de 1917 il sut agir pour transformer la modeste autonomie du Grand-Duché de Finlande en une pleine indépendance. Mais comme son principal appui lui était venu d'Allemagne, son pays se trouva en 1939 du mauvais côté de la barrière.

Quand les Russes attaquent, il organise avec génie la résistance en Carélie. L'invasion allemande mettra un terme à l'agression russe, mais entraînera fatalement dans le sillage de Hitler une Finlande qui le payera cher en 1944. Une fois encore Mannerheim, maréchal depuis 1941, se dévoue: il accepte la présidence du pays pour mener et mènera avec succès les difficiles discussions de l’armistice.

A l'âge de 79 ans, le maréchal Mannerheim décida de démissionner de la présidence de la république de Finlande. Après avoir été le héros de la guerre d'hiver contre les Russes et le père de l'indépendance finnoise, ce symbole de la liberté en Finlande décida de prendre une retraite bien méritée. Il chercha alors un lieu calme avec un climat chaud pour rédiger en toute tranquillité ses mémoires.

Il trouva le lieu idéal et naturel pour prendre sa retraite sur les bords du lac Léman, à Montreux. Dans une lettre à un ami, il écrivit: "C'est vrai qu'on emporte avec soi son fardeau de soucis et de chagrins qui vous minent, mais s'il y a au monde un endroit pour trouver l'oubli, le calme et le repos, c'est bien la Suisse" Le héros de la guerre d'hiver se reposa à Valmont, où il se faisait soigner. Mannerheim s'efforçait de se remémorer ses aventures, qu'il écrivait aussitôt dans ses mémoires.

Chaque jour, le maréchal faisait sa promenade sur les hauts de Montreux, en admirant le lac et les montagnes. Sa promenade le conduisait jusqu'à Glion, où il dégustait un chocolat chaud au tea-room Steffen. Cette confiserie existe toujours, et l'on peut encore, sur les pas du maréchal, gravir la route des hauts de Montreux et faire une pause dans ce tea-room. La propriétaire, celle-là même qui a accueilli maintes fois le maréchal, perpétue aujourd'hui encore la tradition et renseigne volontiers sur l'époque du maréchal.

Le maréchal s'éteignit à Lausanne, le 28 janvier 1951. Une statue fut érigée en son honneur sur les bords du Léman, à Montreux. On peut visiter aujourd'hui le monument à Mannerheim, situé dans le parc éponyme, au lieu dit Territet. La promenade enchanteresse qui longe le lac guide le promeneur vers une place dominée par ce monument majestueux. Aujourd'hui, de nombreux Finlandais et admirateurs du maréchal viennent se recueillir sur cette place qui lui est dédiée.





Le cocktail Mannerheim

Le maréchal Mannerheim avait demandé, lors de la célèbre guerre d'hiver, une nouvelle recette de schnaps à son lieutenant. Après une semaine d'essais, celui-ci inventa un cocktail à base de Schnaps, Gin et Vermouth. Le liquide est versé très froid dans un verre que l'on remplit à raz-bord. Il convient ensuite de boire sans laisser tomber la moindre goutte du précieux breuvage. La recette exacte est tenue secrète par le Mikkeli-Club, du nom de la ville fortifiée du maréchal. On trouve néanmoins en Suisse les principaux ingrédients qui font la légendaire saveur du cocktail Mannerheim.

vendredi 19 avril 2019

Tourisme au Qatar


Le Qatar n’est pas une destination touristique. On s’y rend généralement par obligation, soit pour travailler, soit pour poursuivre son voyage ailleurs, Oman, Afrique du Sud, Extrême-Orient….. Doha est devenu un immense hub aérien grâce à Qatar Airways, la compagnie nationale qui a été créée il y a environ un quart de siècle. C’est une formidable carte de visite pour ce petit pays, sorti des sables avec la découverte du pétrole vers les années 1940. Le Qatar n’est devenu indépendant qu’en 1971, c’était auparavant un protectorat britannique, ce qui explique sans doute la forme des prises électriques (anglaises !!!), comme dans de nombreuses anciennes colonies de sa gracieuse majesté.

Le vol avec Qatar Airways était très confortable, même en classe économique. Le personnel, très international, était aimable, efficace, serviable…. tout simplement parfait; les repas copieux, le choix de divertissements (films, musique etc) quasiment inépuisable et prévu pour tous les âges et tous les goûts. Les bagages sont arrivés rapidement, tant à l’aller qu’au retour, bref: Ten Points ! 

Alors qu’y a-t-il à voir et à faire à Doha?


L’image la plus emblématique est celle du quartier des gratte-ciels, qu’il vaut mieux admirer de loin, car se promener au pied des tours équivaut à se balader au bord d’une autoroute. Il n’y a aucune vie, aucune boutique, aucun bistrot, rien que des voitures qui passent inexorablement sur des voies à quatre pistes dans chaque sens. Il faut attendre environ 5 minutes pour que le feu passe au vert pour les piétons, puis se dépêcher de traverser, car les voitures sont pressées de reprendre leur course vers les parkings des centres commerciaux climatisés, avec patinoire intégrée. Certaines tours ont l’air d’être vides, mortes et inutilisées…..

Le parcours type du touriste à Doha comportera les étapes suivantes:

A côté du souk Waqif
Le souk Waqif, qui est un souk traditionnel, entièrement reconstruit et reconstitué. Il est un peu trop propre en ordre pour ressembler aux « vrais » souks de Marrakech ou du Caire, mais il est néanmoins authentique en cela qu’on y vend de vraies marchandises de tous les jours - riz, café, épices, casseroles et théières ou encore chats, chiens, tourterelles et faucons - pour la simple et bonne raison qu’il n’y a pas (encore) assez de touristes pour faire tourner des boutiques de t-shirts et de cartes postales. On y trouve plusieurs Boutique Hotels, ainsi que des bistrots qui plaisent aux voyageurs occidentaux à la recherche d’ambiances orientales. Le lieu est fréquenté par la population locale, ce qui est appréciable.


Le Musée des arts islamiques dessiné et conçu par l’architecte américain Ieoh Ming Peï, celui de la pyramide du Louvre. C’est un bâtiment épuré, qui respire le calme et la sérénité, aussi dans son lobby et ses trois étages. Les objets sont très bien exposés, éclairés et mis en valeur. On y trouve surtout des pièces provenant de Turquie, d’Iran, d’Inde ou encore d’Egypte. Le rez-de-chaussée présente des expositions temporaires, en avril 2019, c’était la Syrie et les ruines de Palmyre. Nulle mention, évidemment, des destructions ni de qui les a causées.


Le Musée national du Qatar, a été dessiné et conçu par l’architecte français Jean Nouvel. Le bâtiment rappelle par son aspect une rose des sables, cela semble d’ailleurs être devenu le petit nom de cet édifice. Le musée venait d’être inauguré quand je l’ai visité, il n’était ouvert que depuis une quinzaine de jours. Les lieux sont grandioses et magnifiques, la muséographie très impressionnante : des projections sur les murs et un voyage dans le temps, qui commence par des squelettes et des fossiles, pour aboutir à la naissance d’une nation, en 1971, en passant par la découverte du pétrole, qui a détrôné la pêche aux perles, et l’émergence des technologies modernes. Parmi les objets exposés, j’ai été amusée et intriguée par une bouteille de Sinalco !

Un article paru dans le Point ICI 

Villagio Mall
Parmi les bizarreries du Qatar, leur goût immodéré pour tout ce qui est occidental se cristallise dans de nombreuses galeries marchandes, dont la plus dingue est, sans conteste, le Villagio Mall      
Galerie photos ICI 
Peut-être encore plus zinzin: Place Vendôme  

Sinon, il y aurait aussi le nouveau quartier The Pearl, bâti sur l’eau, ainsi que le parc Aspire, proche du stade de football Khalifa, lui aussi réalisé par un architecte français, mais je ne les ai pas vus. 

Il y aurait certainement des randonnées à faire dans le désert, à dos de chameau ou en 4x4, mais je n’ai pas étudié la question, n’ayant pas prévu de rester plus longtemps que nécessaire.

Avec le karak, une boisson faite de thé au lait avec des épices (cardamome et/ou safran), je croyais avoir trouvé quelque chose de typiquement qatari, une spécialité locale. Que nenni, ce n’est que du masala chaï, une boisson indo-pakistanaise importée par les premiers travailleurs immigrés qui sont arrivés lors des débuts de l’exploration pétrolière. C’est très bon, chaud et épicé, mais doux et apaisant à la fois.

C’est en faisant des emplettes à l’aéroport qu’on se désespère une dernière fois de ne rien trouver qui soit local ou authentique. Au-delà des inévitables parfums et cosmétiques français ou américains, des marques de fringues qu’on trouve dans tous les aéroports du monde, j’ai évité la confiture de chez Harrods, l’électronique coréenne, le whisky irlandais ou écossais ou encore les magazines et gadgets-souvenir de chez WH Smith. Les quelques achats orientaux que j’ai rapportés étaient des loukoums made in Turkey, des pâtisseries orientales made in Lebanon, du thé à la cardamome (pour faire du karak) venant d’Inde, des cacahuètes halal (comment des cacahuètes peuvent-elles être halal? A quoi ressembleraient des cacahuètes haram ??) venant de Singapour, du chocolat à base de fèves de cacao du Ghana, fabrique en Nouvelle-Zélande, importé par le Qatar, puis transporté par la voyageuse que je suis à Genève. J’aurais certes aussi pu rapporter du Toblerone ou du chocolat Lindt….

A noter qu’au passage de la sécurité, à l’aéroport de Doha, les liquides ne posaient aucun problème ! Ça ne les intéressait absolument pas. Etrange, non?





dimanche 14 avril 2019

Enigmatique Qatar


Ce texte repose sur mes observations subjectives et mes déductions personnelle à l’occasion d’un séjour d’une petite semaine à Doha, au Qatar en avril 2019. Il ne prétend pas présenter des informations vérifiées ou certifiées.

* * * * *

Je ne savais pas à quoi m’attendre en allant à Doha. Le Qatar a plutôt mauvaise presse, non seulement à cause des conditions de travail proches de l’esclavage sur les chantiers de la Coupe du monde de football, prévue en 2022, mais aussi à cause des soupçons de collusion avec l’islamisme et le terrorisme. Un ouvrage paru récemment1) a dévoilé l’immense générosité de ce petit pays envers des gens comme Tariq Ramadan. C’est pourquoi je m’attendais à me retrouver dans une ambiance de banlieue française, avec voile obligatoire pour les femmes et des barbus à tous les coins de rue.

Mais voilà que j’ai été agréablement surprise. Tout est très calme, on sent que tout est très policé - mais en douceur. L’immense avantage est qu’on se sent parfaitement en sécurité car personne n’ose faire le moindre pas de travers. L’expulsion du pays ne se ferait pas attendre, comme nous l’a dit un chauffeur de taxi. Les rues de Doha sont bien plus sûres que celles de Genève, où pas une semaine ne passe sans que quelqu’un se fasse agresser, frapper et dévaliser par une bande de jeunes.


On n’a pas vraiment l’impression d’être dans un pays arabe. La population est extrêmement cosmopolite, à tel point que les étrangers représentent 90% de la population2). Ces gens ont tous migré vers le Qatar pour travailler et ils viennent du sous-continent indien, du Kazakhstan, des Philippines, de Malaisie, du Ghana, d’Ukraine..... Ils gagnent leur vie sur les chantiers, ils sont chauffeurs de taxi, serveurs, réceptionnistes, personnel de cabine etc. Dans le lobby de l’hôtel, une pianiste, probablement russe, jouait du piano d’ambiance que personne n’écoutait vraiment; elle accompagnait parfois une violoniste. Alors, quitter le Donbass pour jouer les décorations dans un hôtel à Doha.... ma foi, il n’y a pas de sot métier. La population autochtone, quant à  elle, se contente d’être assise dans des fauteuils à regarder son smartphone. Les femmes tout en noir boivent des cafés ou se promènent avec leur enfants, pris en charge par une  nounou asiatique ou africaine.

C’est alors qu’on observera que les nounous ont les cheveux couverts, mais pas de la même façon. Elles portent une pashmina de couleur ou l’espèce de calotte malaisienne particulièrement disgracieuse. L’abaya est un marqueur de classe et il serait sans doute très mal vu pour une femme n’appartenant pas à la caste autochtone de porter cette tenue. Elles sont très fières, parfaitement conscientes de leur statut de princesses, elles marchent le tête haute, bien que dissimulée à des degrés divers sous un voile noir, noir et noir allant jusqu’au sol, c’est véritablement un uniforme. Elles ont parfois quelques broderies ou une ligne argentée en guise de fantaisie. C’est pourquoi elles ont toutes des sacs à main griffés Dior ou MK, selon la fortune de leur mari, c’est la seule possibilité qu’elles ont de manifester leur personnalité et leur individualité. On les voit boire des cafés entre copines ou promener leurs enfants, accompagnées de la nounou. Il ne leur viendrait pas à l’idée de vouloir travailler ou de siéger dans un conseil municipal.

De même, les hommes en blanc ne travaillent pas non plus, ils se contentent d’être riches et beaux. On dirait d’ailleurs que si le pays tourne, c’est exclusivement grâce à toute cette population de fourmis industrieuses qui travaillent sans relâche, à des conditions loin d’être idéales. Un chauffeur de taxi m’a dit qu’ils partageaient une chambre à six et qu’il leur était interdit de faire leur propre cuisine. Ils avaient essayé de faire du riz avec des tomates, en cachette, ils se sont fait pincer et la sanction était sévère. Il m’a dit gagner 1200 riyals par mois (300€), il en envoie certainement une partie au pays. Alors quand on voit des Manolo Blahniks dans une galerie marchande imitant Venise et ses gondoles, on se dit qu’il y a vraiment quelque chose qui ne tourne pas rond.....

Villagio Mall
Les tâches nécessitant une formation supérieure, architecture, direction d’entreprises ou de musées, sont le domaine d’occidentaux. Les marques et les magasins dans les galeries marchandes sont occidentaux également : Carrefour et Monoprix, Victoria’s Secret, Body Shop, Häagen Dazs, KFC, Starbucks, Cartier, Marks & Spencer ...... Même l’eau minérale est de l’Evian, de la Badoit ou de la San Pellegrino. Les étrangers qui sont là pour travailler sont habillés à l’occidentale, les femmes sont tête nue et c’est parfaitement normal. Chacun a l’habillement qui correspond à son rang social et à sa fonction, chacun à sa place et tout ira bien. Les différents groupes ne semblent pas se mélanger. Un de mes chauffeurs de taxi m’a dit être chrétien, ils sont nombreux à l’être; ils peuvent se réunir pour pratiquer leur foi et personne ne les embête. Autrement dit, le Qatar est plus cool et tolérant que ses voisins et que certains intégristes européens.

Villagio Mall
Ces travailleurs étrangers ne parlent pas l’arabe. Les Qataris doivent alors parler anglais à leur personnel, aux serveurs, à leurs chauffeurs etc. Ce qui fait aussi de l’arabe une langue de caste.
Quid des nounous asiatiques? Parlent-elles malaisien, thaï ou philippin aux enfants? Anglais ? Il sera intéressant de voir comment cette société évoluera, compte tenu également de la fin annoncée du pétrole. Il y a quelque chose de foncièrement artificiel et de déséquilibré au Qatar: le pays est aux mains d’une oligarchie (10%) richissime et inculte, sans aucune formation, entièrement dépendante de l’Occident - et de l’Inde, il semblerait que les Indiens soient très présents dans le monde des affaires et de la gestion d’entreprises -, que ce soit pour les marchandises, la technique ou la connaissance et les compétences professionnelles. De prime abord, il n’y avait pas un seul arabe sur le vol Qatar Airways, ni à l’aller ni au retour - ils voyagent sans doute en jet privé. Le personnel de cabine est indien, asiatique, les pilotes ne sont certainement pas qataris. Les annonces étaient faites en anglais, pas en arabe, sauf par écrit sur les écrans. Doha servant de hub pour des destinations lointaines, les passagers continuent vers l’Asie ou l’Afrique. A part Dubaï, la seule véritable destination touristique dans la région est Oman.

Autre bizarrerie socio-démographique: la plupart des travailleurs sont probablement logés et transportés par leur employeur, un peu comme les saisonniers autrefois en Suisse, car il n’y a pour ainsi dire pas de transports publics. J’imagine alors que les seuls habitants du pays qui peuvent avoir une famille et des enfants sont la classe régnante; les autres, les masses laborieuses, restent célibataires et abstinents, étant donné que les rapports hors mariage sont strictement interdits et lourdement punis par la charia. Je vois mal les travailleurs immigrés déposant leur enfant dans une crèche. Il y a 3 hommes pour 1 femme (Wikipedia) et tout ce petit monde doit sans doute rester strictement chaste, en partageant des chambres à plusieurs.

A noter aussi que je n’ai jamais entendu le chant du muezzin et je n’ai jamais vu qui que ce soit prier. Il y a des salles de prière un peu partout, à l’hôtel, dans les musées ou les centres commerciaux, séparées pour les hommes et les femmes, mais la pratique de l’islam est extrêmement discrète. 

Au cours de la semaine, j’ai surtout mangé libanais, qui semble être la cuisine universelle de toute la région. Cela a aussi été l’occasion de faire une semaine sans alcool..... et de constater que je dors nettement mieux. Il faudra poursuivre l’expérience ! Cela dit, il est parfaitement possible de boire du vin ou de la bière sans risquer le fouet sur la place publique, contrairement à l’Arabie Séoudite, où il est même interdit d’en consommer chez soi derrière des portes fermées.

Il est difficile de lire dans le jeu du Qatar. Ils sont connus pour être des tenants d’un islam pur et dur, qui en promeuvent la progression en Europe et ailleurs dans le monde, y compris de façon violente. Mais chez eux, on se trouve dans une sorte de Disneyland avec tour de Babel, où toutes les nations du monde cohabitent harmonieusement. Combien de temps cela va-t-il durer avant qu’il n’y ait un coup d’Etat ou un soulèvement de type Gilets Jaunes, qui serait évidemment réprimé dans un bain de sang? Combien de temps avant que le blocus des pays voisins ne les mette à genoux ? La Coupe du Monde de football (2022) va être leur heure de gloire, mais les gratte-ciels qui ont poussé comme des champignons risquent fort de dégringoler aussi rapidement qu’ils sont apparus.

Il y a un siècle encore, le Qatar était un pays de bédouins et de pêcheurs de perles. Ils sont devenus indépendants en 1971. Tout est allé terriblement vite, trop vite sans doute. Quoi qu’il en soit, j’ai passé une excellente semaine dans un lieu vraiment assez particulier. Je suis curieuse de suivre ce que l’avenir réserve à cette région du monde. 



* * * * *

  1. Qatar Papers, comment l’émirat finance l’islam de France et d’Europe , de Christian Chesnot et Georges Malbrunot
  2. Source: Le Petit Futé, guide de voyage sur le Qatar, édition 2019-2020
Le Qatar renonce à financer un centre culturel islamique à La Chaux-de-Fonds ICI


A noter que le Qatar tolère les autres religions:

  • Il permet aussi aux non-musulmans de consommer de l’alcool.
  • 65% de la population travaille dans la construction; dans la population le ratio hommes/femmes est de 3 hommes pour 1 femme.
  • L’anglais est devenu la langue véhiculaire, du fait de l’immense variété de la population. 
  • Le taux de chômage du Qatar est presque nul puisqu'il avoisine les 0,1 % en 2017. En 2015, les Qataris occupent moins de 2 % de l'ensemble des emplois.
  • Le Qatar demeure une société patriarcale où l'homme décide de tout. Ainsi, dans certaines familles, les femmes ne sont pas encore autorisées à sortir seules. Les mariages restent souvent arrangés. 
  • L'armée comporte une bonne proportion de mercenaires, essentiellement turcs et pakistanais. 
Doha en 2001
Voir aussi: Tourisme au Qatar

mercredi 2 janvier 2019

Une nuit blanche avec Nez Rouge



Cela fait maintenant onze ans que je participe à l’opération Nez Rouge qui a lieu chaque année en décembre à Genève. Cette phrase d’ouverture est quasiment identique à celle que j’ai écrite en décembre 2010 sur le même sujet. Au fil des ans, l’expérience s’accumule, la technologie embarquée dans les voitures est de plus en plus pointue, mais le scénario des nuits blanches, la collaboration avec de parfaits inconnus et les surprises à chaque coin de route font partie du tableau, de façon immuable.


Mes premières courses, en 2007, se déroulaient surtout dans le canton de Genève, ma toute première destination étant le domaine de Châteauvieux. Nous allions de Dardagny à Hermance, avec parfois une incursion à Annemasse. Au fil des ans, les trajets s’allongent étrangement. Nous allons très souvent en France voisine et, pour moi, cette nuit du 31 décembre 2018 s’est essentiellement déroulée dans le canton de Vaud. Il devrait y avoir un poste relais à Gland pour prendre en charge les automobilistes qui vont plus loin vers l’est. Visiblement, ils manquent de bénévoles, raison pour laquelle nous, une équipe genevoise, sommes tout d’abord allées de Gingings à Céligny, ensuite de Châtelaine à Renens, puis de là, nous avons fait une course de Marchissy (Mais où est donc ce bled perdu ???) à Genolier. La mission suivante nous envoyait chercher nos « clients » à Longirod: quand j’ai programmé mon GPS, j’ai cru qu’il était détraqué: nous retournions exactement là d’où nous étions venus ! Les deux localités sont sur la route du col du Marchairuz, une chaussée étroite qui serpente dans la nuit et qui semble jamais n’en finir. Qu’à cela ne tienne, après avoir décidé de faire confiance au GPS, nous avons attaqué le même itinéraire, qui entretemps nous était devenu familier. Une fois arrivées à Nyon (Ouf! une destination à peu près normale !), la centrale à voulu nous envoyer à Saint-Cergues….. Oh là! Pas d’ça, l’ami ! La plaisanterie avait assez duré, surtout qu’il était passé 05:00, heure à laquelle les missions sont normalement terminées. Le compteur indiquait déjà plus de 200km, effectués en pleine nuit, une nuit d’autant plus noire qu’il fallait attentivement fixer les lacets que dessinait la route et éviter, du mieux possible, d’éventuels sapins ou ravins trompeurs.

Zone couverte par l'Opération Nez Rouge Genève

Ces dernières années, j’ai d’ailleurs observé que nos clients sont le plus souvent des personnes qui habitent dans des lieux extrêmement reculés, au bout de longues routes interminables, dans les montagnes ou au fin fond d’une campagne oubliée de tous. Ce sont évidemment les routes les plus difficiles à gérer en cas de fatigue ou d’ébriété. Ce qui est certain, c’est que, contrairement à d’autres années où nous allions chercher nos clients au ByPass ou à l’Usine, cette fois-ci, je n’ai pas vu passer le réveillon. Notre paysage se limitait à des décorations de Noël éparses, quelques sapins illuminés ici ou là qui éclairaient un peu l’obscurité ou alors le panorama lémanique, qui nous rappelait l’existence de la civilisation, quelque part là-bas, très loin, dans la vallée. C’est un véritable challenge que de passer la nuit sur des routes inconnues, en résistant au coup de barre et en gérant sa vessie du mieux qu’on peut. La contrepartie, si vous êtes « chauffeur utilisateur », c’est qu’il peut vous arriver de conduire une magnifique Mercedes, si sophistiquée qu’elle fait le voyage quasiment toute seule. Les voitures autonomes signeront la mort de Nez Rouge, puisqu’il sera alors possible de rentrer chez soi même en étant complètement caisse. Il suffira de dire à son véhicule Retour maison ! et il fera même le créneau tout seul. 

Nez Rouge est un service entièrement gratuit et bénévole, financé par de nombreux sponsors. Les voitures sont aimablement prêtées par des garagistes, le tout étant intégralement assuré, les frais d’essence et de parking sont pris en charge. La bienséance voudrait toutefois que les clients donnent un pourboire (destiné à une bonne cause, cette année Courir Ensemble) ou un don (qui sert à financer Nez Rouge). Ce n’est jamais dit expressément, car on ne veut pas mendier ni soutirer de l’argent aux gens, le but premier étant de faire de la sensibilisation et de la prévention anti-alcool. Là aussi, par rapport à mes premières années, je constate que les gens sont de moins en moins généreux. C’est sans doute la faute à internet, Easy Jet, Uber et tous ces trucs qui, de nos jours, sont complètement cheap ou alors carrément gratuits. Ainsi, il est parfaitement normal que trois personnes vous conduisent de Genève à Renens, avec une voiture mise à disposition pour récupérer l’équipe; l’essence, l’assurance et l’usure ne coûtent bien évidemment rien ! Nous avons trouvé un peu radin un jeune homme qui nous a donné 5,- (pour un trajet court, il est vrai), mais il était néanmoins plus généreux que d’autres. 


Faire du bénévolat est gratifiant tant qu’on y trouve son compte: l’amusement, l’aventure, la rencontre avec des personnes qu’on ne croiserait jamais autrement, la découverte de lieux où on n’irait jamais de sa propre initiative. Il faut toutefois qu’un certain équilibre, un certain rapport effort-plaisir soit préservé. A partir du moment où on a l’impression que les gens profitent de vous, parce que vous êtes une bonne poire qui offre son temps et son énergie, ça devient légèrement irritant, voire dégradant. Raison pour laquelle j’ai refusé la dernière course à Saint-Cergues à 5h du matin, alors que j’avais déjà grimpé la moitié du Jura à deux reprises et que le canton de Vaud ne fait normalement pas partie de notre cahier des charges. 


Comme le disait si bien Oscar Wilde, a cynic is a man who knows the price of everything and the value of nothing. C’est malheureusement le triste sort qui attend le bénévolat, car ce qui est gratuit est sans valeur. Peut-être faudrait-il rendre ce service payant, même s’il restait bon marché. Cela rappellerait aux gens qu’il y en a d’autres qui se mettent volontairement à leur service et que c’est quelque chose qu’il convient d’apprécier. On trouve ce même état d’esprit chez ceux qui abandonnent leur canette de bière et leur carton à pizza sur la place publique: J’ai du personnel qui se chargera de venir ramasser tout ça, ou plutôt: Je m’en fiche, il n’y a que moi et mon nombril qui comptent

En attendant, je sais maintenant où se trouve Longirod et je me dis qu’il faudrait aller déguster des malakoffs à Bursins ou à Vinzel un de ces jours…. afin d’admirer le panorama du Léman par une belle journée ensoleillée. 




Le succès de Nez Rouge ne cesse de grandir. Plus de 35'000 personnes ont été raccompagnées à bon port en 2018. …
Le nombre de transports a augmenté de 3% à 16'900 courses, indique mardi l'organisation. Pour la 29e édition, 10'400 bénévoles, soit une légère hausse de 1%, ont sillonné les routes pour ramener en toute sécurité les fêtards dans leur propre véhicule.

Le Réveillon de la St-Sylvestre a été une fois de plus la soirée la plus chargée pour les chauffeurs de Nez Rouge. Plus de 1600 bénévoles ont ramené à bon port 8800 personnes.
… Côté romand, le Jura arrive en tête (1610), suivi du Valais (1349) et de Neuchâtel (899). Genève et Lausanne viennent ensuite avec respectivement 775 et 637 courses.
… Pour la fédération à but non lucratif, Nez Rouge a une portée symbolique qui vise à habituer les citoyens à trouver le moyen de rentrer chez soi en toute sécurité tout au long de l'année après une soirée bien arrosée. Cela peut consister à choisir un chauffeur désigné, soit une personne qui reste sobre pour ramener les autres, appeler un taxi, prendre les transports publics, dormir sur place ou appeler un proche pour venir nous chercher.


Lancée au Québec, l'Opération Nez Rouge a débuté en 1990 en Suisse, dans le canton du Jura. Depuis la première édition, 159'600 bénévoles ont été engagés et 457'700 personnes ont été raccompagnées à leur domicile. Ce service compte 23 sections régionales chapeautées par une Fédération suisse. (ats/nxp) Tribune de Genève, 1.1.2019