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dimanche 14 avril 2019

Enigmatique Qatar


Ce texte repose sur mes observations subjectives et mes déductions personnelle à l’occasion d’un séjour d’une petite semaine à Doha, au Qatar en avril 2019. Il ne prétend pas présenter des informations vérifiées ou certifiées.

* * * * *

Je ne savais pas à quoi m’attendre en allant à Doha. Le Qatar a plutôt mauvaise presse, non seulement à cause des conditions de travail proches de l’esclavage sur les chantiers de la Coupe du monde de football, prévue en 2022, mais aussi à cause des soupçons de collusion avec l’islamisme et le terrorisme. Un ouvrage paru récemment1) a dévoilé l’immense générosité de ce petit pays envers des gens comme Tariq Ramadan. C’est pourquoi je m’attendais à me retrouver dans une ambiance de banlieue française, avec voile obligatoire pour les femmes et des barbus à tous les coins de rue.

Mais voilà que j’ai été agréablement surprise. Tout est très calme, on sent que tout est très policé - mais en douceur. L’immense avantage est qu’on se sent parfaitement en sécurité car personne n’ose faire le moindre pas de travers. L’expulsion du pays ne se ferait pas attendre, comme nous l’a dit un chauffeur de taxi. Les rues de Doha sont bien plus sûres que celles de Genève, où pas une semaine ne passe sans que quelqu’un se fasse agresser, frapper et dévaliser par une bande de jeunes.


On n’a pas vraiment l’impression d’être dans un pays arabe. La population est extrêmement cosmopolite, à tel point que les étrangers représentent 90% de la population2). Ces gens ont tous migré vers le Qatar pour travailler et ils viennent du sous-continent indien, du Kazakhstan, des Philippines, de Malaisie, du Ghana, d’Ukraine..... Ils gagnent leur vie sur les chantiers, ils sont chauffeurs de taxi, serveurs, réceptionnistes, personnel de cabine etc. Dans le lobby de l’hôtel, une pianiste, probablement russe, jouait du piano d’ambiance que personne n’écoutait vraiment; elle accompagnait parfois une violoniste. Alors, quitter le Donbass pour jouer les décorations dans un hôtel à Doha.... ma foi, il n’y a pas de sot métier. La population autochtone, quant à  elle, se contente d’être assise dans des fauteuils à regarder son smartphone. Les femmes tout en noir boivent des cafés ou se promènent avec leur enfants, pris en charge par une  nounou asiatique ou africaine.

C’est alors qu’on observera que les nounous ont les cheveux couverts, mais pas de la même façon. Elles portent une pashmina de couleur ou l’espèce de calotte malaisienne particulièrement disgracieuse. L’abaya est un marqueur de classe et il serait sans doute très mal vu pour une femme n’appartenant pas à la caste autochtone de porter cette tenue. Elles sont très fières, parfaitement conscientes de leur statut de princesses, elles marchent le tête haute, bien que dissimulée à des degrés divers sous un voile noir, noir et noir allant jusqu’au sol, c’est véritablement un uniforme. Elles ont parfois quelques broderies ou une ligne argentée en guise de fantaisie. C’est pourquoi elles ont toutes des sacs à main griffés Dior ou MK, selon la fortune de leur mari, c’est la seule possibilité qu’elles ont de manifester leur personnalité et leur individualité. On les voit boire des cafés entre copines ou promener leurs enfants, accompagnées de la nounou. Il ne leur viendrait pas à l’idée de vouloir travailler ou de siéger dans un conseil municipal.

De même, les hommes en blanc ne travaillent pas non plus, ils se contentent d’être riches et beaux. On dirait d’ailleurs que si le pays tourne, c’est exclusivement grâce à toute cette population de fourmis industrieuses qui travaille sans relâche, à des conditions loin d’être idéales. Un chauffeur de taxi m’a dit qu’ils partageaient une chambre à six et qu’il leur était interdit de faire leur propre cuisine. Ils avaient essayé de faire du riz avec des tomates, en cachette, ils se sont fait pincer et la sanction était sévère. Il m’a dit gagner 1200 riyals par mois (300€), il en envoie certainement une partie au pays. Alors quand on voit des Manolo Blahniks dans une galerie marchande imitant Venise et ses gondoles, on se dit qu’il y a vraiment quelque chose qui ne tourne pas rond.....

Villagio Mall
Les tâches nécessitant une formation supérieure, architecture, direction d’entreprises ou de musées, sont le domaine d’occidentaux. Les marques et les magasins dans les galeries marchandes sont occidentaux également : Carrefour et Monoprix, Victoria’s Secret, Body Shop, Häagen Dazs, KFC, Starbucks, Cartier, Marks & Spencer ...... Même l’eau minérale est de l’Evian, de la Badoit ou de la San Pellegrino. Les étrangers qui sont là pour travailler sont habillés à l’occidentale, les femmes sont tête nue et c’est parfaitement normal. Chacun a l’habillement qui correspond à son rang social et à sa fonction, chacun à sa place et tout ira bien. Les différents groupes ne semblent pas se mélanger. Un de mes chauffeurs de taxi m’a dit être chrétien, ils sont nombreux à l’être; ils peuvent se réunir pour pratiquer leur foi et personne ne les embête. Autrement dit, le Qatar est plus cool et tolérant que ses voisins et que certains intégristes européens.

Villagio Mall
Ces travailleurs étrangers ne parlent pas l’arabe. Les Qataris doivent alors parler anglais à leur personnel, aux serveurs, à leurs chauffeurs etc. Ce qui fait aussi de l’arabe une langue de caste.
Quid des nounous asiatiques? Parlent-elles malaisien, thaï ou philippin aux enfants? Anglais ? Il sera intéressant de voir comment cette société évoluera, compte tenu également de la fin annoncée du pétrole. Il y a quelque chose de foncièrement artificiel et de déséquilibré au Qatar: le pays est aux mains d’une oligarchie (10%) richissime et inculte, sans aucune formation, entièrement dépendante de l’Occident - et de l’Inde, il semblerait que les Indiens soient très présents dans le monde des affaires et de la gestion d’entreprises -, que ce soit pour les marchandises, la technique ou la connaissance et les compétences professionnelles. De prime abord, il n’y avait pas un seul arabe sur le vol Qatar Airways, ni à l’aller ni au retour - ils voyagent sans doute en jet privé. Le personnel de cabine est indien, asiatique, les pilotes ne sont certainement pas qataris. Les annonces étaient faites en anglais, pas en arabe, sauf par écrit sur les écrans. Doha servant de hub pour des destinations lointaines, les passagers continuent vers l’Asie ou l’Afrique. A part Dubaï, la seule véritable destination touristique dans la région est Oman.

Autre bizarrerie socio-démographique: la plupart des travailleurs sont probablement logés et transportés par leur employeur, un peu comme les saisonniers autrefois en Suisse, car il n’y a pour ainsi dire pas de transports publics. J’imagine alors que les seuls habitants du pays qui peuvent avoir une famille et des enfants sont la classe régnante; les autres, les masses laborieuses, restent célibataires et abstinents, étant donné que les rapports hors mariage sont strictement interdits et lourdement punis par la charia. Je vois mal les travailleurs immigrés déposant leur enfant dans une crèche. Il y a 3 hommes pour 1 femme (Wikipedia) et tout ce petit monde doit sans doute rester strictement chaste, en partageant des chambres à plusieurs.

A noter aussi que je n’ai jamais entendu le chant du muezzin et je n’ai jamais vu qui que ce soit prier. Il y a des salles de prière un peu partout, à l’hôtel, dans les musées ou les centres commerciaux, séparées pour les hommes et les femmes, mais la pratique de l’islam est extrêmement discrète. 

Au cours de la semaine, j’ai surtout mangé libanais, qui semble être la cuisine universelle de toute la région. Cela a aussi été l’occasion de faire une semaine sans alcool..... et de constater que je dors nettement mieux. Il faudra poursuivre l’expérience ! Cela dit, il est parfaitement possible de boire du vin ou de la bière sans risquer le fouet sur la place publique, contrairement à l’Arabie Séoudite, où il est même interdit d’en consommer chez soi derrière des portes fermées.

Il est difficile de lire dans le jeu du Qatar. Ils sont connus pour être des tenants d’un islam pur et dur, qui en promeuvent la progression en Europe et ailleurs dans le monde, y compris de façon violente. Mais chez eux, on se trouve dans une sorte de Disneyland avec tour de Babel, où toutes les nations du monde cohabitent harmonieusement. Combien de temps cela va-t-il durer avant qu’il n’y ait un coup d’Etat ou un soulèvement de type Gilets Jaunes, qui serait évidemment réprimé dans un bain de sang? Combien de temps avant que le blocus des pays voisins ne les mette à genoux ? La Coupe du Monde de football (2022) va être leur heure de gloire, mais les gratte-ciels qui ont poussé comme des champignons risquent fort de dégringoler aussi rapidement qu’ils sont apparus.

Il y a un siècle encore, le Qatar était un pays de bédouins et de pêcheurs de perles. Ils sont devenus indépendants en 1971. Tout est allé terriblement vite, trop vite sans doute. Quoi qu’il en soit, j’ai passé une excellente semaine dans un lieu vraiment assez particulier. Je suis curieuse de suivre ce que l’avenir réserve à cette région du monde. 



* * * * *

  1. Qatar Papers, comment l’émirat finance l’islam de France et d’Europe , de Christian Chesnot et Georges Malbrunot
  2. Source: Le Petit Futé, guide de voyage sur le Qatar, édition 2019-2020


A noter que le Qatar tolère les autres religions:

  • Il permet aussi aux non-musulmans de consommer de l’alcool.
  • 65% de la population travaille dans la construction; dans la population le ratio hommes/femmes est de 3 hommes pour 1 femme.
  • L’anglais est devenu la langue véhiculaire, du fait de l’immense variété de la population. 
  • Le taux de chômage du Qatar est presque nul puisqu'il avoisine les 0,1 % en 2017. En 2015, les Qataris occupent moins de 2 % de l'ensemble des emplois.
  • Le Qatar demeure une société patriarcale où l'homme décide de tout. Ainsi, dans certaines familles, les femmes ne sont pas encore autorisées à sortir seules. Les mariages restent souvent arrangés. 
  • L'armée comporte une bonne proportion de mercenaires, essentiellement turcs et pakistanais. 
Doha en 2001


mercredi 2 janvier 2019

Une nuit blanche avec Nez Rouge



Cela fait maintenant onze ans que je participe à l’opération Nez Rouge qui a lieu chaque année en décembre à Genève. Cette phrase d’ouverture est quasiment identique à celle que j’ai écrite en décembre 2010 sur le même sujet. Au fil des ans, l’expérience s’accumule, la technologie embarquée dans les voitures est de plus en plus pointue, mais le scénario des nuits blanches, la collaboration avec de parfaits inconnus et les surprises à chaque coin de route font partie du tableau, de façon immuable.


Mes premières courses, en 2007, se déroulaient surtout dans le canton de Genève, ma toute première destination étant le domaine de Châteauvieux. Nous allions de Dardagny à Hermance, avec parfois une incursion à Annemasse. Au fil des ans, les trajets s’allongent étrangement. Nous allons très souvent en France voisine et, pour moi, cette nuit du 31 décembre 2018 s’est essentiellement déroulée dans le canton de Vaud. Il devrait y avoir un poste relais à Gland pour prendre en charge les automobilistes qui vont plus loin vers l’est. Visiblement, ils manquent de bénévoles, raison pour laquelle nous, une équipe genevoise, sommes tout d’abord allées de Gingings à Céligny, ensuite de Châtelaine à Renens, puis de là, nous avons fait une course de Marchissy (Mais où est donc ce bled perdu ???) à Genolier. La mission suivante nous envoyait chercher nos « clients » à Longirod: quand j’ai programmé mon GPS, j’ai cru qu’il était détraqué: nous retournions exactement là d’où nous étions venus ! Les deux localités sont sur la route du col du Marchairuz, une chaussée étroite qui serpente dans la nuit et qui semble jamais n’en finir. Qu’à cela ne tienne, après avoir décidé de faire confiance au GPS, nous avons attaqué le même itinéraire, qui entretemps nous était devenu familier. Une fois arrivées à Nyon (Ouf! une destination à peu près normale !), la centrale à voulu nous envoyer à Saint-Cergues….. Oh là! Pas d’ça, l’ami ! La plaisanterie avait assez duré, surtout qu’il était passé 05:00, heure à laquelle les missions sont normalement terminées. Le compteur indiquait déjà plus de 200km, effectués en pleine nuit, une nuit d’autant plus noire qu’il fallait attentivement fixer les lacets que dessinait la route et éviter, du mieux possible, d’éventuels sapins ou ravins trompeurs.

Zone couverte par l'Opération Nez Rouge Genève
Ces dernières années, j’ai d’ailleurs observé que nos clients sont le plus souvent des personnes qui habitent dans des lieux extrêmement reculés, au bout de longues routes interminables, dans les montagnes ou au fin fond d’une campagne oubliée de tous. Ce sont évidemment les routes les plus difficiles à gérer en cas de fatigue ou d’ébriété. Ce qui est certain, c’est que, contrairement à d’autres années où nous allions chercher nos clients au ByPass ou à l’Usine, cette fois-ci, je n’ai pas vu passer le réveillon. Notre paysage se limitait à des décorations de Noël éparses, quelques sapins illuminés ici ou là qui éclairaient un peu l’obscurité ou alors le panorama lémanique, qui nous rappelait l’existence de la civilisation, quelque part là-bas, très loin, dans la vallée. C’est un véritable challenge que de passer la nuit sur des routes inconnues, en résistant au coup de barre et en gérant sa vessie du mieux qu’on peut. La contrepartie, si vous êtes « chauffeur utilisateur », c’est qu’il peut vous arriver de conduire une magnifique Mercedes, si sophistiquée qu’elle fait le voyage quasiment toute seule. Les voitures autonomes signeront la mort de Nez Rouge, puisqu’il sera alors possible de rentrer chez soi même en étant complètement caisse. Il suffira de dire à son véhicule Retour maison ! et il fera même le créneau tout seul. 

Nez Rouge est un service entièrement gratuit et bénévole, financé par de nombreux sponsors. Les voitures sont aimablement prêtées par des garagistes, le tout étant intégralement assuré, les frais d’essence et de parking sont pris en charge. La bienséance voudrait toutefois que les clients donnent un pourboire (destiné à une bonne cause, cette année Courir Ensemble) ou un don (qui sert à financer Nez Rouge). Ce n’est jamais dit expressément, car on ne veut pas mendier ni soutirer de l’argent aux gens, le but premier étant de faire de la sensibilisation et de la prévention anti-alcool. Là aussi, par rapport à mes premières années, je constate que les gens sont de moins en moins généreux. C’est sans doute la faute à internet, Easy Jet, Uber et tous ces trucs qui, de nos jours, sont complètement cheap ou alors carrément gratuits. Ainsi, il est parfaitement normal que trois personnes vous conduisent de Genève à Renens, avec une voiture mise à disposition pour récupérer l’équipe; l’essence, l’assurance et l’usure ne coûtent bien évidemment rien ! Nous avons trouvé un peu radin un jeune homme qui nous a donné 5,- (pour un trajet court, il est vrai), mais il était néanmoins plus généreux que d’autres. 


Faire du bénévolat est gratifiant tant qu’on y trouve son compte: l’amusement, l’aventure, la rencontre avec des personnes qu’on ne croiserait jamais autrement, la découverte de lieux où on n’irait jamais de sa propre initiative. Il faut toutefois qu’un certain équilibre, un certain rapport effort-plaisir soit préservé. A partir du moment où on a l’impression que les gens profitent de vous, parce que vous êtes une bonne poire qui offre son temps et son énergie, ça devient légèrement irritant, voire dégradant. Raison pour laquelle j’ai refusé la dernière course à Saint-Cergues à 5h du matin, alors que j’avais déjà grimpé la moitié du Jura à deux reprises et que le canton de Vaud ne fait normalement pas partie de notre cahier des charges. 


Comme le disait si bien Oscar Wilde, a cynic is a man who knows the price of everything and the value of nothing. C’est malheureusement le triste sort qui attend le bénévolat, car ce qui est gratuit est sans valeur. Peut-être faudrait-il rendre ce service payant, même s’il restait bon marché. Cela rappellerait aux gens qu’il y en a d’autres qui se mettent volontairement à leur service et que c’est quelque chose qu’il convient d’apprécier. On trouve ce même état d’esprit chez ceux qui abandonnent leur canette de bière et leur carton à pizza sur la place publique: J’ai du personnel qui se chargera de venir ramasser tout ça, ou plutôt: Je m’en fiche, il n’y a que moi et mon nombril qui comptent

En attendant, je sais maintenant où se trouve Longirod et je me dis qu’il faudrait aller déguster des malakoffs à Bursins ou à Vinzel un de ces jours…. afin d’admirer le panorama du Léman par une belle journée ensoleillée. 




Le succès de Nez Rouge ne cesse de grandir. Plus de 35'000 personnes ont été raccompagnées à bon port en 2018. …
Le nombre de transports a augmenté de 3% à 16'900 courses, indique mardi l'organisation. Pour la 29e édition, 10'400 bénévoles, soit une légère hausse de 1%, ont sillonné les routes pour ramener en toute sécurité les fêtards dans leur propre véhicule.

Le Réveillon de la St-Sylvestre a été une fois de plus la soirée la plus chargée pour les chauffeurs de Nez Rouge. Plus de 1600 bénévoles ont ramené à bon port 8800 personnes.
… Côté romand, le Jura arrive en tête (1610), suivi du Valais (1349) et de Neuchâtel (899). Genève et Lausanne viennent ensuite avec respectivement 775 et 637 courses.
… Pour la fédération à but non lucratif, Nez Rouge a une portée symbolique qui vise à habituer les citoyens à trouver le moyen de rentrer chez soi en toute sécurité tout au long de l'année après une soirée bien arrosée. Cela peut consister à choisir un chauffeur désigné, soit une personne qui reste sobre pour ramener les autres, appeler un taxi, prendre les transports publics, dormir sur place ou appeler un proche pour venir nous chercher.


Lancée au Québec, l'Opération Nez Rouge a débuté en 1990 en Suisse, dans le canton du Jura. Depuis la première édition, 159'600 bénévoles ont été engagés et 457'700 personnes ont été raccompagnées à leur domicile. Ce service compte 23 sections régionales chapeautées par une Fédération suisse. (ats/nxp) Tribune de Genève, 1.1.2019

samedi 29 décembre 2018

Qu’il est dur d’être un homme !

Le Grand Bain de Gilles Lellouche, 2018
Chacun le sait, tout le monde a pu l’observer, les relations hommes-femmes subissent une véritable crise, peut-être même une révolution. Le modèle traditionnel de la famille n’en mène pas large; à cela vient s’ajouter une bonne dose d’individualisme et de narcissisme, exacerbée par les réseaux sociaux et le besoin de paraître. Ceux qui acceptent de jouer à ce jeu s’imposent la pression et l’obligation d’être quelqu’un, d’avoir une vie passionnante, d’être beau et d’avoir du succès, afin de pouvoir ensuite afficher ses photos et selfies sur Instagram ou Facebook. 

Pour les hommes (au sens de sexe masculin), la pression est d’autant plus marquée qu’ils ont, depuis toujours, le besoin d’être le mâle alpha, d’avoir une belle voiture, une Rolex et la jolie jeune femme qui va avec. C’est véritablement le fil conducteur qui parcourt le film Le Grand Bain de Gilles Lellouche [attention: Spoilers !!]. Des hommes dans la quarante-cinquantaine, très ordinaires, très franchouillards, vivant, travaillant et survivant du mieux qu’ils le peuvent quelque part en France banale (le décor n’est ni la Provence, ni la Bretagne, ni la Corse) s’adonnent à la natation synchronisée masculine. Ils sont tous cabossés par la vie, dépression, vie familiale boiteuse, et c’est l’entraînement à cette discipline improbable qui les réunit. Après le bassin, ils se retrouvent au sauna, où chacun s’épanche et dévoile ses faiblesses. N’ayant évidemment jamais pu être une mouche sur le mur pendant ce genre de réunion masculine, il m’est impossible de savoir si c’est vraisemblable - on dira que ça l’est, aux fins du scénario. Le plus cocasse est d’imaginer qu’ils acceptent de se soumettre à un entraîneur femme (c’est à dessein que je ne dis pas entraîneuse ;-)) d’abord Virginie Efira, suivie de Leila Bekhti, qui les mène littéralement à la baguette avec toute la douceur d’un US Marine. Elle les engueule et leur donne des coups de cravache, mais ils se soumettent et lui obéissent. Nous sommes bien dans une oeuvre de fiction ! Tous ces hommes subissent les railleries de leur entourage, parce qu’ils suivent une activité de tapettes - voilà encore une des nombreuses contraintes que subissent nos pauvres hommes, l’obligation d’être un macho et l’interdiction absolue de s’approcher de tout ce qui n’est pas foot-bagnole-violence. Les personnages du film sont d’ailleurs parcourus en permanence par le besoin de revanche, les affrontements d’egos, les mots et les gestes violents, à quoi viennent s’ajouter la nécessité de réussir et d’avoir un emploi valorisant. 

Leila Bekhti et Philippe Katerine
Ce qui est frappant dans ce film, c’est que la souffrance de chacun des personnages vient de leur incapacité à avouer leurs points faibles, à montrer une part de douceur ou de tendresse, à reconnaître leurs erreurs, à aimer leur femme et leurs enfants au lieu de se préoccuper de leur image et de leur réussite. Bref, leur refus d’accepter leur part de féminité. Etre plus fort que son voisin ou son collègue semble être le maître mot. C’est exactement ce qui se passe entre Poutine, Trump et Kim Jong-un (qui a le même âge que Leila Bekhti, il serait intéressant de comparer leurs horoscopes) : c’est à qui aura la plus grosse fusée, à qui pissera le plus loin, grâce à ses missiles hypersoniques. Si seulement toute cette énergie et tout cet argent pouvaient servir à nourrir la planète et à éduquer les masses, le monde serait bien différent. Et que se passe-t-il, une fois qu’on est le plus grand et le plus fort de tout l’univers? On a peur d’être détrôné….. C’est un cycle sans fin, qui ne peut déboucher que sur du malheur.

Deux personnages semblent échapper à cette torture permanente, c’est Philippe Katerine,  qui joue une sorte de gros benêt et Balasingham Thamilchelvan, un Sri Lankais sorti on ne sait d’où, qui baragouine dans une drôle de langue que personne ne comprend; ils sont d’ailleurs toujours d’accord avec lui. Les personnages féminins portent aussi leur croix (« ton mari est plus minable que le mien »), entre Delphine, qui est une alcoolique au cœur brisé et Amanda, qui est paraplégique, mais néanmoins la plus forte de tous. Le film raconte, sous forme de sketches, la vie et le destin des différents personnages, qui sont pitoyables, chacun à sa façon.

Stockholm Art Swim Gents
A noter que la natation synchronisée est une discipline très exigeante et complexe, qui demande une très grande force cardio-respiratoire, ainsi qu'une grande énergie musculaire. Les athlètes doivent être souples, puissants, créatifs et endurants. Cette discipline demande de la concentration pour suivre le rythme musical, se déplacer et se repérer en trois dimensions dans l'eau. Proche de la danse, la natation synchronisée doit faire preuve de grâce, d'élégance, de beauté et de souplesse mais aussi de tonicité, selon Wikipedia. Et malgré cela, ça passe pour un amusement pour pédés, si d’aventure des hommes se lanceraient. Ce sport est essentiellement féminin, mais commence à s’ouvrir au sexe dit fort, avec notamment des binômes mixtes, un peu comme au patinage artistique. C’est une discipline olympique depuis 1984.



Post scriptum avec spoiler : ce film suit l’intrigue classique d’un projet fou, voué à l’échec et qui aboutit pourtant. Cette bande de losers gras du bide obtient la médaille d’or aux championnats du monde en Norvège. La morale de l’histoire est alors que pour retrouver l’amour de sa femme et l’estime de sa fille, il faut au moins une médaille d’or. C’est un peu dommage. J’aurais préféré qu’on dise aux hommes qu’il suffirait d’être un peu moins brutal et avoir un peu plus d’empathie, d’humilité, d’ouverture envers son prochain pour être quelqu’un de bien. Ne pas être constamment fauché, bourré ou paresseux est un atout. Ils auraient pu revenir bredouilles de Norvège, mais en ayant noué des liens d’amitié et en ayant enrichi leur vie d’une expérience inoubliable. 

Swimming With Men de Oliver Parker, 2018

Post Post Scriptum : Amusant: les Britanniques ont sorti un film identique, intitulé Swimming with Men (voir ICI), sorti de façon quasiment synchrone avec Le Grand Bain. Cette coïncidence s’explique par le fait que les Suédois (who else ?) ont décidé de relancer ce sport pour les hommes, avec le Stockholm Art Swim Gents, ce qui a donné lieu au tout premier film du genre, en 2008, Allt Flyter ou The Swimsuit Issue en anglais. Il y a également Men Who Swim, un film britannico-suédois sorti en 2010. A croire que ça va devenir une catégorie cinématographique, comme le western ou la comédie musicale. A noter également que cela semble être le remède aux crises existentielles qui frappent autour de la cinquantaine. A bon entendeur !


La natation synchronisée masculine existe-t-elle vraiment ?  ICI


Un nouveau souffle de Karl Marcovics, cinéaste autrichien. Toutefois, il n'y est pas question de natation synchronisée. 


dimanche 16 décembre 2018

Echapper à un attentat


Pont du Corbeau, Strasbourg
Alors ca y est, le terrorisme islamiste a de nouveau frappé. Et moi qui me disais justement que cela faisait longtemps…. Pour la première fois, j’étais présente dans la ville où ça s’est passé, Strasbourg. La session parlementaire, le marché de Noël, la routine, quoi. On y pense et puis, on oublie. Pour pénétrer au centre ville, il fallait passer devant les gardes vigipirate, mais leurs contrôles étaient assez superficiels, il suffisait d’ouvrir son sac; sans doute qu’eux aussi pensaient que le danger appartenait dorénavant au passé. Et pourtant…. on pouvait fort bien se rendre au marché de Noël avec un pistolet et un couteau dans ses poches. Ou une ceinture d’explosifs.


Le mardi 11 décembre 2018 à 20h, je me trouvais au Parlement européen, à 3km du centre ville, où des coups de feu avaient éclaté. Les gardes ne laissaient plus personne sortir. On ne savait pas ce qui se passait. Un attentat? Un règlement de compte? Des pétards? Il a bien fallu attendre environ une demi-heure avant que les sites d’information ne commencent à nous éclairer. Tout d’abord, il n’était question que de coups de feu dans le centre historique. Avec mon collègue, nous nous sommes dit qu’il valait mieux aller manger, puisqu’on ne pouvait pas savoir combien de temps cela allait durer - et nous avons bien fait, car la cafétéria a immédiatement été prise d’assaut, tout le monde s’étant fait la même réflexion.

Puis, l’attente s’est installée…. Petit à petit, des informations commençaient à filtrer, minuit, une heure du matin….. L’auteur des faits a été identifié très rapidement, grâce aux caméras de surveillance. Il faut dire que l’individu était très bien connu - et défavorablement - des services de police, ayant 27 condamnations à son actif. Mais comme il demeurait introuvable, la nuit de confinement s’annonçait longue.

Les écrans, un peu partout au Parlement, qui servent à présenter le déroulement de la séance plénière, n’ont pas servi à nous tenir au courant de la situation. Une séance d’information a été organisée dans l’hémicycle, mais comment le savoir? Nous avons reçu un mail nous demandant d’annoncer si nous étions en vie et en sécurité. A noter que c’est le service du recrutement qui nous a écrit, ils voulaient sans doute savoir s’il y aurait des morts ou des blessés à remplacer. A l’époque des SMS et de la WiFi omniprésente, il est tout de même surprenant que l’info ait circulé aussi parcimonieusement. Sans doute que le Parlement n’a pas mis au point de scénario à suivre en cas de situation de crise. 


Je consultais internet toutes les cinq minutes, mais le flou demeurait: un tireur en cavale au centre-ville, le nombre de morts a fluctué pendant 24 heures. C’est alors qu’on se rend compte que, dans le feu de l’action, il est très difficile d’affirmer quoi que ce soit. On ne savait même pas si c’était le scénario terroriste dorénavant bien rôdé ou si c’était simplement un détraqué. Certaines personnes sont restées bloquées dehors, en pleine nuit, les barrages de police les empêchant de regagner leur domicile ou de rejoindre leur hôtel. Nous avions encore de la chance d’être au chaud et à l’abri au Parlement européen. 


J’ai su que l’alerte était levée quand j’ai vu des gens commencer à mettre leur manteau. Il était alors 2h10 du matin. Certains optimistes ont commencé à attendre des taxis, heureusement que j’avais mon vélo de location. Nous avons appris le lendemain que les députés ont été raccompagnés à leur hôtel (en car ou en voiture), mais le menu fretin a été lâché dans la ville, où se terrait un tueur fou. A chacun de se débrouiller et certains sont rentrés à pied, à 2h du matin, dans le froid et la nuit. Le lendemain, on travaillait normalement, comme si rien ne s’était passé.
Marché de Noël: fermé

Le lendemain, la vie a repris son cours, sauf que quelque chose planait dans l’air. Tout le monde parlait de ce qui s’était passé la veille. Le marché de Noël était fermé et le resterait encore un jour de plus. Les informations commençaient à être un peu plus précises et cohérentes, confirmant un déroulement dorénavant classique: l’auteur des coups de feu et de couteau (bilan à l’heure actuelle: 4 morts et 12 blessés) était un jeune français d’origine algérienne, fiché S pour radicalisation islamiste. Des citoyens ordinaires ont tenté de l’arrêter. Ses victimes: un touriste thaïlandais qui n’avait pas prévu de passer par Strasbourg, un retraité de 61 ans, un jeune journaliste italien, un garagiste-mécanicien afghan. Alors quel est le message et l’utilité d’une telle attaque? A part la stupidité la plus profonde? Quel est le coût pour la société d’une telle folie (engagement des forces de l’ordre, sécurité, soins médicaux) ? Et surtout, que faire pour que cela cesse, une bonne fois pour toute?

On peut certes affirmer que « ça n’a rien à voir avec l’islam » et « c’est pas ça l’islam » ou encore « il ne faut pas faire l’amalgame », mais il faut être complètement aveugle et borné pour ne pas voir le point commun entre tous ces attentats qui ciblent des civils innocents qui n’ont aucun rapport avec la choucroute - c’est bien le cas de le dire dans le cas de Strasbourg. En refusant de nommer le mal, à savoir le radicalisme islamique, on ne rend pas service aux musulmans. Ce sont précisément ceux qui crient à l’amalgame qui mettent tous les musulmans dans le même sac. En effet, si une secte catholique se mettait à commettre des attentats, nous serions parfaitement capables de comprendre qu’il s’agit d’une secte et on n’hésiterait pas à la critiquer et à la dénoncer. Force est de constater qu’il ne sert à rien de tourner autour du pot sans désigner la source du problème, puisque les attentats et les attaques se poursuivent.

Un détail étrange dans cette affaire: le terroriste a utilisé une arme de collection, un revolver d’ordonnance de la fin du XIXème siècle, un modèle qui a servi pendant la Première guerre mondiale. C’est néanmoins une arme interdite à la vente et soumise à autorisation. 

Le message des services d'interprétation

Ce mardi soir, le 11 décembre, ma réunion s’est terminée à 20h. Mon collègue a proposé que nous allions boire un verre, ce que nous avons fait. Mais sans cette providentielle coupe de crémant d’Alsace, j’aurais sans doute eu le temps de sortir du bâtiment. Et alors….. ? Il est peu probable que je me sois trouvée au centre ville, car les barrages de police étaient sans doute déjà en place. Mais je serais peut-être restée en rade dehors, dans la nuit, le froid, le ventre vide de surcroît. Comme quoi, les voies du destin, qui a choisi, cette nuit-là, de laisser mourir un touriste thaïlandais et un garagiste afghan, sont bien mystérieuses. 


Hommage aux victimes, le dimanche 16 décembre 2018 ICI


Mise à jour: une 5ème victime vient de décéder: il s'agit d'un Polonais de 36 ans, Bartek Pedro Orent-Niedzielski, qui vivait à Strasbourg depuis 36 ans. Il était responsable d'animations au sein d'un festival européen de bande dessinée, il voulait fonder une "auberge linguistique", il était passionné de langues et de cultures. Il était en compagnie du journaliste italien, tous deux sont morts.


A la différence des précédents attentats, on donne cette fois-ci l’identité, l’âge, et la nationalité des victimes, sans doute parce qu’elles sont moins nombreuses. En tout cas, si le terroriste voulait frapper des Français, c’est un peu raté. Il a même réussi à éliminer un coreligionnaire.


Un mois plus tard, place Kléber. Combien de fois encore faudra-t-il décorer des places de fleurs, de bougies et de photos?


Hommages:


"J'aurais tellement de choses à te dire, Antonio ! Je m'appelle ADINA LAUTARU, je viens de ROUMANIE .... j'étais là, à 3m derrière toi, j'ai vu comme tu t'effondrais sur le coup de feu, j'ai eu le sang glacé quand l'attaquant a pointé ensuite son fusil vers moi et vers une autre femme qui, à cause de l'effroi, a perdu connaissance et s'est évanouie. Je me suis faite si petite et je me suis cachée derrière un pot de fleur en pierre pas plus haut d'un mètre. Le tireur, paniqué par les hurlements des gens parmi lesquels il avait semé la terreur, a emprunté un passage étroit, un "coupe-gorge" qui porte bien son nom, car en prenant ce chemin, ce fou a continué de faire des victimes avec son couteau. Mais, pour moi, c'était la chance de rester en vie! Dans les 5 minutes qui ont suivi, j'ai couru vers vous, toi et l'autre jeune homme qui est tombé aussi sur le coup du tireur ... vous n'étiez pas morts ! Résiste - j'ai crié - reste avec nous, résiste ! Tu as bougé tes lèvres, tu voulais me dire quelque chose mais tu avais du mal, tu n'as pas réussi. Le monde continuait de crier et soudain, j'ai été prise par la panique : et si le tueur revenait ! Alors je t'ai abandonné et j'ai couru me recacher derrière le pot de fleur en pierre. De là, je te regardai, terrifiée, des minutes qui m'ont semblé interminables se sont écoulés. J'ai pris encore le courage de m'avancer vers toi, je t'ai parlé, tu as bougé tes lèvres, tes yeux ouverts regardaient loin. Encore une dizaine deminutes sont passés, la police, les pompiers sont arrivés, ils t'ont pris, ils n'ont pas réussi à te sauver, moi non plus. Tu es parti, à JAMAIS, mais dans ma mémoire et dans mon cœur, tu resteras pour TOUJOURS!



"Bartek, you are one of the most beautiful human being and soul that I've meet, You've always been here for everyone and for me; for the best laugh ever, for the best beer ever and even in the worst scenario you were there. You have one of the biggest heart that I know. I will never ever forget those moments we had together. All of those memories are here forever and nobody will never be able to take them back.
I could let the hate submerge me, but I won't because Bartek would not want that. He is and will ever be for the peace in the world and he is an inspiration for everyone he knows. 
I cannot imagine how difficult this must be for all his nearest family and friends and in this time of grief, It is with the most profound integrity that I am so sorry for what happened to you.

To Bartek,
To his family
To Strasbourg,
To the universal peace,        I love you brother."


jeudi 28 décembre 2017

En congrès à Durban




Lorsqu’on se voit proposer un contrat dans une ville comme Durban, on oscille entre la satisfaction de se voir offrir du travail et le découragement face à un très long voyage et une destination pas vraiment folichonne. L’Afrique est un continent merveilleux et fascinant, mais certains lieux ont, depuis longtemps, la réputation – pas du tout usurpée – d’être des coupe-gorges. Afin de ne pas avoir que les inconvénients, j’ai profité de ce contrat pour faire un safari (voir : En safari à Nambiti Park).

Sur le trajet me menant du lodge à Durban, mon chauffeur s’est arrêté dans une station-service pour nous permettre de faire une escale. Il m’a dit : "It’s safe here, there are cameras everywhere". Voilà qui annonçait déjà la couleur…. Cela ressemblait à n’importe quelle station-service, mais c’était mon premier contact avec le vrai pays (c-à-d hors de la réserve naturelle) et j’ai essayé de me faire une première impression de l’atmosphère dans laquelle j’allais vivre pour la semaine à venir. Il m’a déposée à l’hôtel et je ne savais pas si j’allais pouvoir en sortir autrement qu’en taxi ou en bus navette.

Avec mes collègues que j’ai retrouvés le soir, nous avons décidé d’aller manger à 50 mètres de là, dans un restaurant situé sur la plage. Tout s’est bien passé et nous avons répété l’expérience les soirs suivants, en essayant différents bistrots des alentours, en sortant groupés. Il va sans dire que nous ne portions aucun bijou ni montre, pas de sac, tout dans les poches – et il ne nous est rien arrivé. Nous avons toutefois appris que plusieurs participants au Congrès s’étaient fait dévaliser : étaient-ils particulièrement naïfs et imprudents ? Le centre de conférences était situé à environ 500 mètres de notre hôtel, mais tout le monde y allait en bus navette. Comment peut-on vivre dans une ville pareille ? J’ai entendu le même genre d’histoires pour Johannesbourg ou Nairobi. Les autochtones savent sans doute comment se comporter et se déplacer, mais mon chauffeur m’a expliqué qu’une mosquée du centre-ville avait été transformée en centre commercial, car les places de parking n’étant pas suffisantes, les fidèles ne venaient pas. Mais alors qui va au centre commercial ? Sans doute les personnes trop pauvres pour se faire attaquer.


C’est tellement dommage, car l’Afrique est attachante et les gens si chaleureux. J’ai fait quelques emplettes auprès des petits marchands de la plage et les femmes me saluaient d’une voix chantonnante : "Hello mama ! How are you ?"

Durban est une ville dans laquelle se déroulent de nombreux congrès et conférences. C’est à se demander comment c’est possible, vu le taux de criminalité. Sans doute que ce n’est ni mieux ni pire ailleurs. Les pays africains doivent sortir de ces vieux schémas de pauvreté et de sous-développement qui n’ont rien d’une fatalité. Nous avons eu l’immense chance d’entendre une intervention par Auma Obama, la demi-sœur aînée de Barack, qui a créé la Fondation Sauti Kuu (Voix puissantes). Sa démarche consiste à convaincre ses jeunes compatriotes de leur valeur et de leurs compétences, afin qu’ils sortent d’une attitude passive, qu’ils cessent d’attendre qu’on les aide, qu’ils se prennent en main au lieu de compter sur l’aide internationale. Ainsi, ils apprennent des métiers, afin de se mettre à leur compte, devenir indépendants et pouvoir se nourrir, eux et leur famille. Le président du Ghana, Nana Akufo-Addo, ne dit d’ailleurs rien d’autre : dans un récent discours, il affirme que son pays n’a plus aucune excuse à la pauvreté, 60 ans après l’obtention de son indépendance. Il dit que l’énergie que mettent leurs jeunes hommes à atteindre l’Europe devrait plutôt servir à construire leur propre pays.
 
Les sud-africains parlent encore beaucoup de l’apartheid, officiellement abolie en 1994 (il y a donc 23 ans). C’est la raison avancée à tout ce qui définit ce pays, c’est l’explication pour tout ce qui ne fonctionne pas. On y parle encore de townships, alors que ces ghettos ne devraient plus exister depuis une génération. Si j’ai bien compris, ce terme désigne aujourd’hui des quartiers pauvres, où est parquée la population la plus indigente. Mais puisque l’Afrique du Sud est non seulement indépendante mais dirigée par les noirs, ce genre d’injustice sociale ne devrait plus exister…. et pourtant si. L’ex-président Zuma et son entourage sont richissimes, comme tous les chefs d’Etat africains, leurs familles et proches. Espérons que cela changera avec l’arrivée au pouvoir de Cyril Ramaphosa.
 
Cycadophyte (anglais: cycad, allemand: Brotfruchtbaum)
L’Afrique du Sud garde encore fortement l’empreinte des colons boers. Les noms de lieux sont souvent afrikaans (Johannesbourg, Bloemfontein, Pietermaritzburg) ou anglais (Ladysmith, Dundee), mais toutes les rues de Durban ont été rebaptisées avec les noms de combattants anti-apartheid, à tel point que plus personne ne sait où est quoi. L’hôtel de ville de Durban est une copie conforme de celui de Belfast (pourquoi…. ?). Le centre-ville compte quelques bâtiments anciens, mais rien de spectaculaire. C’est plutôt une ville typique du tiers monde, qui semble être construite et (dés)organisée au petit bonheur la chance. De façon générale, les paysages et la ville sont très européens, occidentaux : des collines verdoyantes, des centres commerciaux…. on n’a pas vraiment l’impression d’être en Afrique. Même la météo était très moyenne, il ne faisait jamais vraiment très chaud, surtout le soir, et il y avait toujours un léger risque de pluie.

Stade Moses Mabhida
Une des grandes fiertés de la ville de Durban est le stade Moses Mabhida, nommé d’après l’ancien secrétaire général du parti communiste sud-africain. Ce lieu a été retenu comme un des sites pour la Coupe du monde de football de 2010. On peut monter sur l’arche qui le surmonte pour admirer le panorama. On y trouve un fitness club, des sandwicheries….. 

Les seuls moments vraiment africains étaient quand les participants au Congrès saisissaient le moindre prétexte pour se mettre à chanter et à danser : il suffisait que quelqu’un soit élu à une fonction ou qu’il faille meubler une attente, par exemple pendant un décompte de voix. Une autre manifestation de joie ou de toute autre émotion était le cri : AMANDLA ! POWER TO THE PEOPLE !!! que nous nous prenions dans les oreilles plusieurs fois par jour. Nous avons aussi souvent entendu le tube sud-africain de Myriam Makeba : Pata Pata 


A mon retour en Europe, j’ai énormément apprécié une chose toute simple, si simple que nous n’en sommes pas / plus conscients : pouvoir marcher à l’air libre, me déplacer à pied dans la rue, sans devoir craindre pour ma vie ou mon intégrité corporelle. J’espère pouvoir retourner en Afrique – du Sud ou ailleurs – quand ce continent aura atteint la justice sociale et la prospérité qui lui reviennent de droit. Espérons que les chefs d’Etat cupides et corrompus appartiendront bientôt à l’histoire.

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Lectures suggérées :
The Crisis Caravan de Linda Polman
Toxic Charity de Robert Lupton