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samedi 8 juin 2013

Scripta volant, verba dolent - ou comment réduire à néant la communication multilingue internationale




Before we embark on the actual discussion, let me remind you that if you have prepared written statements, please provide copies to the interpreters beforehand. You can do so via the Secretariat on the podium. And furthermore please read at a reasonable pace to ensure optimum translation.


L’éloquence du bon vieux temps est une espèce en voie de disparition, du moins dans les organisations internationales. Notre métier devrait être consacré à la communication orale, mais de plus en plus souvent, nous nous retrouvons à faire de la traduction non seulement simultanée, mais aussi spontanée et aveugle. Cela équivaut à faire du monocycle les yeux bandés: pas impossible, mais nettement plus difficile et avec un risque de chute nettement accru.


Bien souvent, la communication est faible voire inexistante entre le secrétariat de la réunion et les interprètes; quant aux délégués, ils ignorent en général jusqu’à notre existence. C’est ainsi qu’ils liront leur discours, voire leur thèse de doctorat, sans soucier le moins du monde de savoir si leur message passe dans les autres langues. Pour les anglophones, les autres langues n’existent d’ailleurs tout simplement pas. Ou alors, ils pensent que ce sont des assistantes trilingues qui lisent leur discours, dans les cabines magiques, loin, là-haut, et qui convertissent leur texte dans les autres versions linguistiques. Après tout, il n’y a qu’à répéter ce qui est écrit, ce n’est pas bien sorcier... Et pendant ce temps-là, nous pleurons des larmes de sang et nous nous arrachons les cheveux par touffes entières, en nous demandant ce que nous sommes venus faire dans cette galère. 

Demosthenes Orator

Il faut reconnaître qu’il arrive que nous recevions le texte, parfois même avant qu’il ne soit lu. Cela peut être un discours prononcé (très vite) en espagnol, avec l’accent brésilien et qui nous sera distribué (mal) traduit en anglais, prétendument pour nous faciliter la tâche; une intervention rédigée à la main, avec flèches, ratures et rajouts, le tout plus ou moins intelligible; un discours en arabe ou en chinois, tel quel; ou alors le délégué prononce autre chose que le texte qui nous a été distribué. La mention Check Against Delivery signifie que c’est à nous de remarquer quand l’orateur s’écarte de ce qui est écrit. Les discours très importants sont en général distribués à l’extérieur de la salle, a posteriori  – on pense aux journalistes, mais pas aux interprètes.



Les langues exotiques peuvent aussi, moyennant un peu d’organisation, avoir voix au chapitre. Dans ce cas-là, un discours en farsi sera traduit en anglais et un représentant de la délégation iranienne viendra en cabine anglaise montrer du doigt à l’interprète, qui lit, où on en est dans le texte. Et les autres cabines prennent alors en relais sur la cabine anglaise. Dans la salle, on n’y voit que du feu!

De plus en plus souvent, les délégués lisent directement sur l’écran de leur ordinateur, voire de leur téléphone, selon le credo du Paperless Office ou du Paper Smart Meeting. C’est sympa pour les arbres, mais pas très sympa pour nous. Imaginez donc devoir traduire à partir de phrases entendues une fois - verba volant - et débrouillez-vous! Nos propos deviennent parfois scripta manent, grâce aux procès-verbalistes, pour lesquels j’ai souvent une pensée émue après avoir massacré le discours du Bangla Desh ou de la République de Corée. A l’impossible nul n’est tenu.

Le gros problèmes avec les discours lus, qui sont le plus souvent rédigés par quelqu’un d’autre que l’orateur  – pardon: le lecteur – qui découvre en même temps que nous ce qu’il a à dire, c’est qu’en lisant, on prononce des mots, mais on laisse la pensée au vestiaire. La réflexion était bien là au moment de la rédaction; ensuite, il n’y a plus qu’à lire de façon désincarnée et sans la moindre intonation. Cela rend notre travail très difficile, puisque les mots qui sortent de la bouche du délégué ne sont plus rattachés au message, n’ont plus aucune émotion, aucune tonalité, aucune intention. Si la lecture se fait dans une langue étrangère pour le délégué, la mauvaise prononciation, les accents toniques, absents ou mal placés, rendent le propos parfaitement abscons (the angel of refraction, par exemple, au lieu de angle). Dans ces moments-là, notre seule consolation est de nous dire que ceux qui, dans la salle, se passent de nos services, n’y comprennent rien non plus. En général, ils lisent le journal, sont plongés dans leur iPad ou envoient des textos, le compte rendu leur permettra de savoir ce qui a été dit. Très souvent nous observons, la rage au ventre, une assistante passer dans les rangs à la fin de la réunion pour ramasser les copies, pour les traducteurs et les procès-verbalistes. Les interprètes n’en n’ont pas besoin, voyons, puisque leur travail est oral.


Malgré les multiples demandes adressées aux participants de bien vouloir donner leur discours au secrétariat pour faciliter le travail des interprètes, rien ne change.  Ils ne semblent tout simplement pas comprendre comment ça fonctionne ni saisir que ce ne sont pas des machines qui traduisent automatiquement leurs discours. Un délégué aurait même rétorqué: « Les Etats sont souverains. S’ils veulent lire vite, ils sont libres de le faire. » Ma foi, ils sont alors aussi libres de rester incompris du reste du monde.


Voir la vidéo Smart Speaking at International Meetings par le groupement Calliope


10 Reasons to Never Read a Speech

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Recommandations que le BIT adresse aux délégués :

1.    Lorsque vous prenez la parole

-    Enlevez votre oreillette et éloignez-là du micro (pour éviter un pénible retour sonore)

-     Parlez directement dans le micro (ne tapez pas dessus pour le tester, afin de ménager, une fois de plus, le tympan de tous les participants)

-     Parlez de manière détendue à une allure raisonnable (la plupart des orateurs ont tendance à s’exprimer beaucoup plus vite qu’ils ne le croient)

2.    Exprimez-vous dans votre langue maternelle lorsque vous savez que l’interprétation est assurée dans cette langue.

3.    Souvenez-vous que l’on vous comprend mieux lorsque vous parlez que lorsque vous lisez. En effet, lorsque vous lisez, la musique naturelle de votre voix – porteuse de tant d’informations – s’affaiblit. Les délégués, et aussi les interprètes, éprouvent davantage de difficultés à saisir l’intention et la portée de votre message. Par ailleurs, lorsqu’on lit, on lit souvent trop vite pour être bien compris, même par les auditeurs de même langue maternelle. Dans ces conditions, le volume d’informations que les interprètes peuvent traiter efficacement devient limité (et il en va de même pour toute autre personne qui vous écoute).

4.    Si, malgré tout, vous décidez de lire, assurez-vous que les interprètes – qui distinguent instinctivement le discours lu du discours parlé – ont reçu à l’avance un exemplaire de votre discours. Ils pourront ainsi vous servir le mieux possible en préparant votre texte.

5.    Lorsque vous vous référez à tel ou tel document, prenez le temps de donner la référence correcte. Utilisez les numéros des paragraphes plutôt que les numéros des pages, car ces derniers changent selon les versions linguistiques et peuvent être source de confusion.

6.    Faites de même lorsque vous mentionnez des chiffres ou des noms propres, et veillez à ce que chacun comprenne les acronymes que vous souhaitez utiliser.

7.    Assurez-vous que votre téléphone portable est désactivé pendant toute la durée des travaux de la réunion : en effet, les téléphones portables produisent des interférences sonores dans les installations techniques et ils peuvent alors avoir l’effet d’interrompre la communication au sein de la réunion.

1 commentaire:

Anonyme a dit…

Le mode d'emploi donné aux délégués est bien fait, n'est-ce pas ? Il liste de façon complète une sorte de "code de la route" et visiblement, il a été rédigé en collaboration avec des interprètes. La cohérence voudrait que le non-respect du code soit sanctionné.

Puisqu'il n'est certainement pas possible de taper sur les doigts des délégués irrespectueux du travail des interprètes, il faudrait songer à faire évoluer les procédures. P.ex. en obligeant à donner le texte d'avance et de signaler les éventuels écarts avec un geste ou un autre signal.

En effet, en tant que béotienne, je me demande à quoi ça sert de payer des interprètes que l'on met dans l'impossibilité de faire leur travail.

L'attitude de certains délégués fait penser à Rantanplan et fait craindre pour leur niveau de compétence générale, car les consignes données pour les prises de parole ne sont quand-même pas d'un niveau acrobatique !

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