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vendredi 2 novembre 2012

Mais qu’est-ce qui t’est arrivé ?


Voilà la question que les gens me posent avec la régularité d’un métronome. Pas moyen d’y échapper. "J’ai glissé dans la cuisine" est devenu mon mantra, que je répète cinq à dix fois par jour depuis dix jours. Pour casser la monotonie, je dis parfois: "j’ai glissé" ou encore: "je me suis cassé le bras". En effet, si je me contente de répondre : "je me suis cassé la figure", on me demandera : "Et c’est cassé ?", alors que j’ai un plâtre et le bras en bandoulière. Oui, c’est cassé. J’ai un plâtre.

Mais comment t’as fait ça ?



Deux fractures de rien du tout, le radius et le cubitus, et ma vie est chamboulée. Je prends ma douche en faisant le salut hitlérien du bras gauche. Je porte des manches courtes et j’évite les chaussures à lacets. J’ai acheté du pain en tranches. J’ai pris l’abonnement des transports publics pour un mois, étant donné que je ne peux plus circuler ni à vélo, ni en scooter ni en voiture. Ça me permet d’apprendre enfin le nouveau réseau des tpg, au prix de quelques égarements. Tous mes pots, que ce soit de miel, de cornichons ou de crème pour la peau ne sont fermés qu’à moitié. Mes genoux et mes dents, le coude aussi parfois, remplaçent avantageusement le bras que je n’ai plus.

Mais que vous est-il arrivé ?
 
On me traite comme une princesse, on m’aide à enfiler mon manteau, on me propose de l’aide pour ceci, pour cela. On me tient la porte. Je vais bien plus souvent au restaurant – je choisis de la moussaka ou des rigatonis pour bras droit – et je me nourris essentiellement de sandwiches, de yaourts et de ramequins, ainsi que de fruits. Pour me consoler, je suis allée me faire faire une beauté des mains et me faire vernir les ongles.

Bébé hurleur en option
Ohlàlà ! Q’est-ce que tu t’es fait ? C’est arrivé comment ?

J’ai eu de la chance dans la malchance : c’est arrivé un week-end, j’avais le temps d’aller patienter aux urgences. C’est le bras gauche qui est cassé, si ça avait été le droit, ma vie serait autrement plus compliquée.

Comment tu t’es fait ça ? C’est arrivé quand ? Ça te fait mal ?

Les techniques de plâtrage ont bien évolué depuis la dernière fois que je me suis fracturé quelque chose. Le plâtre provisoire est en effet un gros machin blanc encombrant et disgracieux. On vous le remplace ensuite par un bandage enduit d’une résine qui polymérise, c-à-d qui durcit au contact de l’air et de l’eau. On peut en choisir la couleur. C’est léger mais néanmois solide. Un véritable gant de haute couture, quasiment un accessoire de mode.

Oh ! Tu t’es fait quoi ? C’est cassé ?

Alors non, je ne suis pas allée skier ni faire de la varappe. Je ne suis pas tombée de cheval ni de mon vélo. Je n’ai pas été mordue par un pitbull, je ne me suis pas coincé le bras dans la porte de l’ascenseur. Je n’ai pas serré la pogne à Jean-Claude van Damme et je n’ai pas fait de karaté. Je n’ai pas tricoté trop fort et, apparemment, je n’ai même pas d’ostéoporose. Mais je recours à des stratégies d’évitement, pour ne pas croiser des gens dont je sais qu’ils vont me demander ce qui m’est arrivé et comment je me suis fait ça.

Mais qu’est-ce qui t’es arrivé ? T’as fait ça comment ?

Alors puisque ça passionne les foules, je vais tout vous raconter. En visite chez ma mère, j’ai glissé sur une petite flaque d’eau insignifiante sur le carrelage de sa cuisine. La chute a été très violente, dans une bande dessinée, j’aurais eu des chandelles qui dansent autour de la tête. Par réflexe, je me suis rattrappée sur mon bras gauche qui – oui – s’est cassé en deux endroits. Heureusement, d’ailleurs, car autrement, c’était probablement le col du fémur qui dégustait.

Ne venez pas me dire que ce texte est sans intérêt, il y a déjà environ cent personnes qui pensent le contraire et, pendant les deux semaines à venir, j’en escompte une deuxième centaine. Dans mon travail, on a une nouvelle série de collègues à chaque nouvelle réunion, ça met régulièrement le compteur à zéro.

Encore deux à quatre semaines à tirer. Il viendra bien un moment où tout le monde sera au courant.
J’ai glissé, je suis tombée, je me suis cassé le bras.
Je suis tombée, je me suis cassé le bras en glissant dans la cuisine.
Je me suis cassé le bras, oui, en deux endroits. J’ai glissé et puis je suis tombée.
Quatre à six semaines.
J’ai glissé dans la cuisine. Je me suis cassé le bras.

Pierre Richard - La moutarde me monte au nez
Evidemment que les gens sont gentils et attentionnés, mon état leur fait de la peine, c’est sympa et ça me réchauffe bien sûr le cœur. Je pense toutefois que je ferai l’effort de brider ma curiosité la prochaine fois que je verrai quelqu’un avec un membre dans le plâtre. En effet, pourquoi a-t-on besoin de savoir comment c’est arrivé ? Pour éviter que ça ne nous arrive ? Mais c’est impossible. Par principe, j’évite de glisser, fût-ce dans la cuisine ou ailleurs et voyez donc si ça m’a servi à quelque chose.

Qu’est-ce qui t’est arrivé ?

La deux centième personne qui me demandera comment je me suis fait ça gagnera un trente-trois tours de Tino Rossi. Voilà qui devrait refroidir les ardeurs.

Un malheureux effet collatéral de mon état est que je ne peux pas applaudir. Ça m’a empêché de participer à la catharsis générale au terme de la symphonie Manfred deTchaïkovski. Les musiciens de l’orchestre n’auront bien sûr ni vu ni entendu que je m’abstenais, mais pour moi, la frustration a été intense.
Le Victoria Hall
Ce texte a été entièrement écrit d’une main, la droite, heureusement.

Non, ça ne me fait pas mal


Quatre à six semaines


Oui, je suis droitière, heureusement
...

J’ai glissé dans la cuisine, oui, bêtement


etc…..

3 commentaires:

fireatheart a dit…

Mais du coup... c'est arrivé comment? :P

Jos a dit…

C´est dingue ce qu´on devient inventif quand on a un plâtre..procurez-vous des baguettes chinoises ou des aiguilles à tricoter.. ca aide..

Christiane B. a dit…

Jolie, la couleur du plâtre !

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