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dimanche 1 avril 2012

Une ville en voie de disparition



Mon cinéma de quartier va probablement devoir fermer ses portes et disparaître, victime d’une hausse de loyer et de la nécessité de passer à la projection numérique. Il n’est ni le premier ni le dernier à subir la pression de la modernité qui avance à la façon d’un rouleau compresseur. Une kyrielle de cinémas a disparu ces dernières années et, le plus triste, c’est qu’il n’y a rien à la place, rien qu’une enseigne vide, pas même un kebab ou un Starbucks pour occuper les lieux et donner un peu de vie à nos rues.


rue de Chantepoulet

Le phénomène ne se limite d’ailleurs pas aux cinémas. Deux restaurants Mövenpick, pourtant florissants, ont mis la clé sous la porte. L’un a été remplacé par un horloger de luxe, l’autre a été repris par un autre restaurant, mais qui n’a pas marché. Depuis environ deux ans, c’est une arcade borgne, vide et abandonnée. Les vitrines orphelines sont de plus en plus nombreuses en ville, les commerçants se faisant expulser ou partant d’eux-même quand on leur annonce que leur loyer va doubler, voire tripler. Seules les boutiques de luxe et les bijouteries peuvent dorénavant avoir pignon sur rue à Genève. 

rue de Chantepoulet

Dans mon quartier, ce sont des galeries d’art moderne qui occupent des espaces de création où l’air, l’intellect et des murs blancs immaculés se disputent des lieux qui ne sont généralement occupés que par une personne, assise seule derrière un ordinateur portable. Les postes de quartier ferment les unes après les autres, déplaçant leur services dans la boulangerie ou la pharmacie voisines. Les agences de voyage doivent avoir quelque chose de plus à offrir pour pouvoir régater avec internet. Le point de vente des CFF à la place Longemalle va fermer pour cause de triplement du loyer. Les clients auront le choix entre faire la queue pendant des heures à Cornavin ou acheter leur billet en ligne, pardi!


Fermé depuis une...

Les disquaires et les libraires tirent la langue, victimes des achats sur internet. Quant au vidéo-clubs, leurs jours sont comptés. Non seulement, il est très simple de télécharger gratuitement des films et des séries télé, mais les fournisseurs d’accès et les chaînes de télévision numérique proposent des films à commander d’un simple clic sur sa télécommande. On peut également louer des films pour 6,- via iTunes ou amazon, sans devoir quitter ses pantoufles.


... dizaine d'années

Les logements devenant de plus en plus inabordables, il devient tout simplement impossible pour le citoyen lambda, membre de la classe moyenne, de se loger, ni en ville ni à la campagne. Le centre ville ne sera bientôt occupé que par des bureaux, des banques, des bijouteries et des boutiques de grands couturiers. Ces gens-là font fonctionner les restaurants à midi et les bars après la fermeture des bureaux, mais c’est tout. Tout le reste pourra fermer et disparaître à jamais. Un restaurant de couscous a failli se faire déloger par une banque, qui s’était pourtant installée bien après, car les odeurs de cuisine les incommodaient. Quant au mythique Relais de l’Entrecôte, il a pu être sauvé un in extemis – mais pour combien de temps ? – grâce au tollé qu’a provoqué l’annonce de son expulsion.

ex-Au Paradoxe Perdu*), arcade vide depuis avril 2011

Nous vivons déjà dans le monde de 1984 de Georges Orwell pour ce qui est du fichage omniprésent de nos moindre faits et gestes. Notre visage est enregistré par d’innombrables caméras dans les lieux publics, tout paiement par carte laisse une trace, votre ordinateur sait tout ce que vous faites, votre téléphone mobile aussi. Nous allons bientôt vivre chacun calfeutré dans notre appartement et nous recevrons tout par internet, sur nos écrans télé, sur nos ordinateurs, nos smartphones et nos tablettes. Des frigos intelligents peuvent déjà vous signaler que vous allez être à court de lait ou de beurre, bientôt ils enverront automatiquement une commande en ligne au supermarché de votre choix. Nous pourrons vivre entièrement cloîtrés chez nous, ce qui nous permettra aussi d’être à l’abri de la délinquance urbaine. Qui va encore flâner dans des boutiques, alors qu’on peut tout commander moins cher sur internet ? Qui a encore besoin d’un épicier de quartier ? Les dépanneurs qui vendent des cigarettes et de l’alcool, même en pleine nuit, se portent en revanche très bien. 

Bd de Saint-Georges
Que faut-il penser d’une société où on peut acheter des bijoux et des robes de haute couture d’une part, des cigarettes et de l’alcool d’autre part, mais où les cinémas, les bistrots sympas, les librairies – en gros, toute activité commerciale normale - meurent à petit feu ; une ville où se déplacer, que ce soit en voiture ou en transports publics, devient un véritable parcours du combattant ; une ville dont la population active doit s’exiler dans le pays voisin, faute de logements abordables. Genève va bientôt ressembler à une ville fantôme dans laquelle les méga-riches se barricaderont dans des résidences sécurisées pendant qu'une faune interlope rôdera dans les rues. L’ambiance est indéniablement en train de changer et pas forcément pour le mieux.

Rue Paul-Bouchet
Voir aussi: Qui a tué le petit commerce?


*) actuellement au 23, rue des Bains, 1205 Genève / le magasin a fermé ses portes le 16.6.2015, mais continue d'exister sur internet www.auparadoxeperdu.com

dimanche 18 mars 2012

Genevoiseries


le chantier du tram Cornavin-Onex-Bernex (TCOB)
Qu’est-ce qu’une genevoiserie ? Ce mot est une création de nos amis et concitoyens suisse allemands, pour qui tout ce qui se trouve et se passe outre-Sarine est un peu olé-olé. En effet, la Suisse est parcourue d'une barrière de röstis qui apparaît à l’occasion de chaque votation, avec la prévisibilité des hirondelles au printemps. Les suisse allemands passent pour des Neinsager, le canton d’Appenzell est généralement le vainqueur dans cette catégorie. Les suisse romands quant à eux, appelés Welsches par les totos, passent quasiment pour des Français : ce n’est que laisser-aller et rouspétance. Au centre, la Suisse dite primitive, non pas à cause de leur mentalité ou de leur mode de vie, mais simplement parce que ce sont les premiers cantons, fondateurs de la Confédération helvétique. Dans son roman Mars, paru en 1977, Fritz Zorn qualifiait déjà Genève de Sündenbabel et de nid de communistes.

le welsche tel que vu par les totos
Et la genevoiserie, dans tout ça ? Chaque canton a sa particularité : Neuchâtel a l’industrie horlogère, Fribourg le mondialement célèbre gruyère, Zurich concentre le fleuron de l’industrie et de la banque suisse et Berne accueille le siège du gouvernement fédéral. Genève a non seulement le jet d’eau, l’horloge fleurie et le siège européen de l’ONU, mais elle se distingue par son aptitude particulière à tout faire foirer. La genevoiserie – aussi connue sous sa dénomination originale de Genferei – est en effet un projet qui peut être séparément ou cumulativement  accepté par tous mais si mal ficelé qu'il se démonte de lui-même en coûtant très cher, est bloqué par un conflit stérile entre autorités, ou encore qui ne se fait jamais mais revient sans cesse sur le tapis.


A Genève, on maîtrise l'orthographe
La traversée de la rade illustre fort bien cette définition : on en parle depuis des générations, l’idée à été soumise en votation à moult reprises mais elle n’a toujours pas abouti. Le principe d'une traversée du lac a été accepté en votation populaire à 68% en 1988, mais si le projet devait se faire un jour, on peut être relativement certain que le devis explosera, que les gabarits seront trop petits dès son inauguration et que les points d’arrivée (pont ou tunnel : that is the question !) seront forcément mal choisis et mal conçus. Voilà sans doute la raison pour laquelle le peuple ne cesse de voter non à toutes les propositions qui lui sont faites. Le CEVA 1)  a déjà fait couler des niagaras d’encre et a suscité des débats houleux.  La population craint un foirage et un ratage de grande envergure, un projet pharaonique qui ne sera jamais utilisé par personne, alors qu’il aura vidé les caisses publiques. Le récent remaniement des transports publics genevois nous sert un peu de répétition générale : on nous avait promis monts et merveilles, efficacité, rapidité, convivialité. Au lieu de cela, la grogne est généralisée, les trams bondés, le peuple excédé. Le réaménagement de la place Bel-Air, en chantier pendant des années, avec tous les désagréments que cela a pu supposer, se révèle être un fiasco total. Non seulement la terre entière y converge pour se croiser dans l’anarchie la plus totale (trams, bus, voitures  – qui n’ont rien à faire là – piétons, pick-pockets, cyclistes, scooters, mendiants et musiciens), mais les abribus ne protègent ni du vent ni de la pluie - probablement pas non plus du soleil, attendons l'été pour en avoir le coeur net. Pour couronner le tout : pas un seul banc, pas un seul arbre. La genevoiserie dans toute sa beauté : ça dure une éternité, ça coûte très cher et au final, c’est complètement raté.

Les travaux de la place Bel-Air (photo J. Piroué)
Un autre bon exemple est la mise en place de l’interdiction de fumer dans le canton de Genève. En 2008, le peuple a massivement voté en faveur de l’interdiction (79,2% de oui) et les cendriers ont disparu des lieux publics, cafés et restaurants. C’était sans compter un noyau d’irréductibles fumeurs, les Dissidents de Genève, qui ont fait recours et qui ont obtenu gain de cause. Comment est-il donc possible de révoquer le résultat d’un scrutin populaire de la sorte ? C’est fort simple : dans leur incompétence crasse, les autorités genevoises ont adopté un règlement d’exécution, c’est plus simple et ça va plus vite, oubliant de promulguer tout d’abord une loi à laquelle se rapporterait ledit règlement d’exécution. Et hop ! à la consternation générale, les fumeurs se sont remis à enfumer le monde. Le temps de faire les choses en bonne et due forme, l’interdiction de fumer est finalement entrée en vigueur en septembre 2009, avec cette fois-ci 81,7% de citoyens qui ont voté contre la cigarette. Mais quelle perte de temps, d’énergie et d’argent !



Les genevoiseries sont si nombreuses qu’un groupe de citoyens a décidé d’attribuer le Prix Genferei au plus méritant, afin de départager les nombreux candidats à la cacade la plus lamentable. En 2011, ce prix est revenu à la chancelière et au Conseil d’Etat qui ont oublié d’envoyer un représentant aux obsèques de Monseigneur Genoud, évêque de Fribourg, Genève et Lausanne. Oui : oublié. D’aucuns ont argué que, Genève canton protestant etc… mais il n’en reste pas moins que Mgr Genoud était aussi l’évêque de Genève. L’affaire Kadhafi a suivi au coude à coude, mais n’a pas réussi à remporter la palme 2)
Les candidats sont déjà en lice pour le Prix Genferei 2012 : ira-t-il au Conseiller d’Etat Mark Muller, pour sa bagarre musclée dans une boîte de nuit la nuit de la Saint-Sylvestre (à 5h du matin, c’était déjà en 2012) ? Ou encore à Eric Stauffer, pour son lancer du verre d’eau en pleine réunion du Grand Conseil? Le musée d’art et d’histoire est aussi sur les rangs, pour avoir désigné comme vainqueur du concours pour la rénovation du bâtiment le seul candidat (Jean Nouvel) n’ayant pas respecté le cahier des charges. Et nous n’en sommes qu’au mois de mars… le ciel nous protège !





L’actualité évoluant sans cesse, cette page sera probablement régulièrement mise à jour. Watch this space !

* * * * *
1) Cornavin-Eaux-Vives-Annemasse : projet de train RER de ceinture
2) Pour rappel, la police avait arrêté Hanibal Kadhafi qui faisait du grabuge dans une chambre d’hôtel de grand luxe de la place. Une crise diplomatique majeure s’est ensuivie, un conseiller fédéral s’est déplacé à Tripoli pour essayer, en vain, d’obtenir la libération de deux ressortissants suisses emprisonnés (retenus en otages) en Libye, leur permis de travail n’étant soudain plus valable.

Voir aussi:

mercredi 14 mars 2012

En thalasso à Pornic



Qui n’a jamais rêvé d’une escapade, le temps d’un week-end, histoire de changer de rythme et de tout oublier ? C’est bien plus simple à faire qu’on ne le croit et je m’étonne toujours de ne pas m’offrir ce genre de mini-break plus souvent. Une de mes amies, fan de Groupon, nous a dégotté un super-deal : quatre jours à Pornic, petit-déjeuner et soins inclus, à moitié prix. L’affaire était dans le sac et nous voilà à Nantes, avec Easy Jet, après un vol d’une heure environ.

Un taxi navette nous a déposées à la porte de l’hôtel. Les formalités d’arrivée remplies,  nous nous sommes installées dans une belle chambre avec vue sur l’océan, avec des chaises longues et une immense terrasse. La première de nos missions a été de nous remplir d’urgence la panse avec des crêpes, accompagnées de cidre, comme il se doit. Après quoi nous avons marché jusqu’au petit village de Pornic, en empruntant la route des douaniers qui longe l’océan. Les restaurants se succèdent au bord de l’eau, des crêperies, bien évidemment, mais aussi beaucoup de poisson : sardines grillées, moules, noix de Saint-Jacques, fruits de mer… L’embarras du choix, en quelque sorte. 




L’acclimatation ainsi faite, nous voilà prêtes à affronter notre première demi-journée de soins. Tout d’abord, la douche à affusions : des pommes de douches vous arrosent assez fermement d’eau de mer, alors que vous êtes couchée sur le ventre. Au bout de cinq minutes, on vient vous dire de vous retourner, comme une crêpe, c’est de circonstance. Vient ensuite la massothermie : un lit sous lequel roulent et tournent des billes chaudes, qui vous massent de la tête aux pieds.. Ce soin-là ne m’a qu’à moitié convaincue, car les boules étaient dures et c’était par moments carrément un peu douloureux. Sans doute ne suis-je pas assez grasse. Ensuite, une demi-heure d’aquagym, c’est toujours très amusant. Puis le délice ultime, le bain aux algues : une baignoire-jacuzzi dans laquelle on vous oublie pendant 17 minutes.

Au programme le lendemain : l’argile des Moutiers, un emplâtre très chaud sur le dos et les épaules. On vous enveloppe tel un rôti dans du papier cellophane, le temps que ça agisse. Ensuite, une demi-heure de stretching dans le bassin, avec une monitrice qui a sans doute l’habitude de travailler en milieu hospitalier. Puis le bain aux huiles essentielles, à nouveau la baignoire-jacuzzi dans laquelle le temps s’arrête pendant 17 délicieuses minutes. Et pour terminer, le jet pression, la thalasso comme je me l’imaginais: vous vous tenez contre le mur pendant qu’on vous fusille avec un jet d’eau très puissant, par devant et par derrière.  Si après un tel traitement, vous êtes encore tendu et stressé, c’est qu’on ne peut vraiment rien pour vous !

le jet pression
L’hôtel Alliance est vraiment très agréable et bien conçu. Le personnel est compétent et aimable, sans être obséquieux. En effet, bien que la thalassothérapie soit tout de même quelque chose de plutôt luxueux et du domaine du superflu, l’ambiance n’était ni mondaine ni snob. Tout le monde est là pour être bien et pour être heureux. La clientèle était essentiellement française. Vous pouvez choisir de manger un menu bio dans l’un des deux restaurants de l’hôtel. Le petit-déjeuner était toutefois le seul point noir, le seul élément stressant dans cet oasis de bonheur. La salle était conçue de sorte à créer un embouteillage devant le buffet, entre les clients qui arrivent, ceux qui se servent et le personnel qui passe dans tous les sens, soit pour placer les convives, soit pour débarrasser les tables. En arrivant, on doit s’annoncer, signer une feuille et on ne peut pas choisir sa table. Et les chanceux qui ont obtenu une place à la fenêtre n’en profitent souvent pas : ils lisent le journal ou tournent simplement le dos à la mer. Quel gâchis !

L'hôtel Alliance à Pornic
La piscine, ou plutôt le bassin avec des buses massantes, était aussi un peu décevante. Non seulement, ils arrêtaient les bouillonnements dès qu’il y avait un cours d’aquagym – c’est-à-dire quasiment tout le temps – mais les buses n’étaient pas très nombreuse ni très intéressantes. A Mondorf-les-Bains par exemple (Luxembourg), il y a un véritable parcours de massage, qui commence par la nuque, puis les épaules, le dos, etc… Il est également possible d’aller dehors, même en hiver, tout en restant dans l’eau chaude, comme c’est le cas aussi à Loèche-les-Bains ou encore aux bains de Lavey.


Méditation créative

Les soins de base proposés dans notre offre nous ont amplement suffi, mais on aurait pu s’offrir bien d’autres massages, conventionnels ou ayurvédiques, modelages, soins du visage, réflexologie, réequilibrage des énergies ou ambiances planantes en sus. Comme par exemple le Sovitsu, une relaxation progressive, qui développe l’expérience corporelle du ici-et-maintenant, enrichissant ainsi la perception du schéma corporel et la prise de conscience des sensations. Pourquoi ne pas se laisser tenter par un matin slave : bain aux essences de tourbe, extraits de fucus, prêle et noisette dans une baignoire furo fait d’essence de pin japonais. Il est possible aussi de loger dans la bourgade de Pornic et de venir à l’hôtel pour la journée ou pour des soins ponctuels. L’hôtel met des peignoirs à la disposition de ses hôtes en échange d’une caution et les mules de bain sont obligatoires. Des sandales de plage sont aussi recommandées si on y va à une saison qui permet la trempette dans l’océan.

Nous sommes revenues requinquées, de corps et d’esprit, les poumons rincés à l’air marin et la peau revitaminée par le soleil. Nous avons découvert le kir breton (liqueur + cidre) et le curé nantais (fromage) sur toast, ainsi qu’une conserverie très frustrante, car quand on voyage en avion, on peut difficilement emporter 15 boîtes et pots de maquereau à la moutarde, de sardines millésimées marinées au muscadet ou de tourteau à tartiner, surtout si on n’a qu’un bagage à main. Bref, rien que du bonheur, une expérience à recommencer sans modération.



lundi 27 février 2012

Mâcher du coton

Notre époque multiplie les conférences internationales. Les participants s’y expriment en plusieurs langues et pourtant se comprennent à l’instant même. Que sont, qui sont les êtres relégués dans l’ombre grâce auxquels la communication se réalise ? En quoi consiste leur travail singulier, à première vue impossible ? Pourquoi l’interprète n’est-il pas le frère du traducteur ? Si on plonge au tréfonds de son âme,que ramène-t-on à la surface ?
Voilà les mots qui figurent en exergue d’un drôle de livre, paru en 1971, écrit par John Coleman-Holmes, interprète de conférence. L’ouvrage a dû faire l’effet d’un pavé dans la mare à l’époque, car si l’auteur y décrit les joies, horreurs et visages d’un métier jeune, il y brocarde aussi ses contemporains, ses collègues de l’époque. Parmi les interprètes de moins de 55 ans, quasiment personne ne connaît ce livre. En revanche, les vieux de la vieille l’ont lu ou en ont entendu parler et peu en disent du bien. L’auteur n’était sans doute déjà pas très populaire et le fait qu’il étende le linge sale en public n’a sans doute pas arrangé les choses. Les victimes de ses railleries – maquillées derrière des pseudonymes parfaitement transparents pour quiconque les connaissait – lui vouent certainement encore aujourd’hui une haine aussi féroce qu’inextinguible. En ayant trouvé un exemplaire à la bibliothèque de l’Ecole de traduction et d’interprétation à l’époque de mes études, je l’avais trouvé plutôt amusant. L’ayant relu vingt ans plus tard, j’ai été absolument fascinée de constater à quel point rien n’avait changé en quarante ans. Je ne m’attarderai pas sur les piques taquines, ironiques, voire méchantes qui émaillent le texte, car ne connaissant pas les personnes visées, je n’en perçois pas vraiment la portée. Ce qui est cocasse, en revanche, c’est de reconnaître les situations quotidiennes propres à notre profession, qui a bien sûr énormément changé et évolué – et pas forcément dans le bon sens – depuis le procès de Nuremberg. Pour l’auteur, l’invention de l’interprétation simultanée équivaut à une malédiction qui nous a relégués au fond des salles, dans des bocaux vitrés où nous devenons invisibles. En effet, si les délégués étaient conscients de notre présence et du travail que nous faisons, ils auraient sans doute quelques scrupules à nous arroser de leurs flots de paroles.


C’est ainsi que Coleman-Holmes écrit que l’interprète se voit bousculé et empêché d’accomplir ce pourquoi on le paie. ll m’ôte les mots de la bouche ! C’est exactement ce que je pense chaque fois qu’un délégué lit trop vite et sur un ton monotone un texte que nous ne recevons pas (accent incompréhensible en option). Il constate aussi que les victimes que nous sommes n’osent pas élever la voix pour que cesse cette incongruité, ce scandale d’illogisme : entraver la chose dont on a besoin qu’elle marche. Il ajoute que si c’est là la situation qui existe aujourd’hui (à son époque), elle existera sans doute encore demain – c’est-à-dire : aujourd’hui. Ma parole, il a dû voir ça dans une boule de cristal ! Depuis que la simultanée a fait disparaître les interprètes, l’orateur fait cavalier seul. Il parle aussi vite que le cœur lui en dit, lit un texte qu’il découvre en même temps que nous, saute des pages sans prévenir (dans l’hypothèse où il aurait donné son texte, non traduit, cela va sans dire), marmonne en se détournant du micro, cite à fond de train un chapelet de chiffres, tourne les pages de son document en frôlant le micro, couvrant ainsi ses propos et nous empêchant d’entendre le doux nectar de son discours. Le délégué n’en n’a cure. Et dans la salle flottera l’impression que les interprètes n’ont pas été à la hauteur. Quant à nous, nous essayons de nous blinder et de nous consoler en nous disant qu’à l’impossible nul n’est tenu. A nous de trouver des exutoires pour pouvoir continuer à nous regarder dans la glace. Cette sourde douleur, cette pénible frustration finit par créer une certaine complicité entre interprètes, car nous partageons tous cette chutzpah qui nous permet de continuer à faire notre travail la tête haute.

 L’auteur nous décrit comme des chiens savants assis dans des bocaux de verre, qui font de la tachytraduction, en abordant des sujets aussi divers que la monnaie scripturaire (sic) dans les Etats africains, le chlore, les femmes-policiers, les accélérateurs linéaires de particules, le bois, les oligo-éléments, les feux et balises de pistes d’atterrissage, le vol à voile, le lait, la neuropsychologie industrielle. J’ajouterais encore à cela les objectifs du millénaire pour le développement, le Règlement (CE) nº 647/2004, le réchauffement climatique, l’accès au marché des produits non-agricoles, la dette grecque, Fukushima, les MGF 1), les transports routiers, les pirates somaliens et j’en passe et des meilleures….
Il est dommage que les gens qui connaissent ce livre n’en n’aient retenu que le côté médisant. «Personnellement, j'avais trouvé ce livre assez indigeste; je crois même que je ne l'avais pas lu jusqu'au bout» … ou encore «Je me souviens seulement que je n'avais pas du tout aimé le livre, qui relevait plus de la fiction que de la réalité, me semble-t-il» : voilà quelques unes des réactions que j’ai obtenues de la part de l’ancienne génération, qui se réjouit certainement que ce témoignage ait atterri aux oubliettes. Il s’en vend encore quelques exemplaires, sous le manteau, comme un secret bien gardé. Puis un beau jour, plus personne ne s’en souviendra.

Le moment est sans doute venu de lui donner une suite, une mise à jour, une version Rev 1, un update qui décrirait nos chers délégués qui lisent directement l’écran de leur ordinateur, voire de leur smartphone ou encore les interventions via Skype, les changements d’affectations de dernière minute qu’il nous faut découvrir sur l’intranet de notre employeur du moment, la difficulté d’accéder à un réseau WiFi alors qu’on attend de nous que nous connaissions le nom du président du Turkménistan… A quelques détails près, rien de bien nouveau sous le soleil.



Mâcher du Coton, de John Coleman-Holmes, paru en 1971 aux éditions Entre-Temps (épuisé, sauf sous le manteau)

En italiques, les citations et emprunts à l’auteur


1) Mutilations génitales féminines
Paru dans le blog du site de l'aiic

lundi 23 janvier 2012

De l’enfer au paradis


On n’est jamais si bien que chez soi, comme je le disais déjà dans un de mes précédents textes. Mais si l’envie nous prend de voyager, on est bien obligé de loger à l’hôtel, à l’auberge, en chambre d’hôtes ou en Bed & Breakfast. Il n’est pas toujours facile de trouver l’endroit idéal, près de la gare ou près du centre, le petit hôtel original et sympathique ou la chaîne internationale et anonyme. Les guides de voyage offrent des suggestions et tripadvisor.com permet d’éclairer quelque peu notre lanterne, mais ce n’est pas toujours suffisant pour trouver chaussure à son pied.

Ainsi, lors de mon récent voyage à Naples, j’avais choisi l’hôtel - appelons-le: The Business Hotel, recommandé par le guide de voyage Hachette (Un grand week-end à Naples) et ne recevant que des avis dithyrambiques sur tripadvisor. Trois étoiles et 86€ la nuit, je me suis dit que ça devait être correct et confortable. Mon désenchantement a été inversement proportionnel à mes attentes. La porte de l’hôtel était certes constellée de macarons Michelin, Petit Futé et autres, mais j’ai eu de la peine à lui trouver la moindre qualité. J’y étais si malheureuse que j’ai décidé de déménager dès le premier jour.

Tout ça pour un téléphone qui ne fonctionne pas!

Tout d’abord, l’accueil à la réception a été exécuté rapidement, sans chichis, du genre: voici votre clé et votre télécommande, au revoir. La chambre était petite et sombre, mais avec double vitrage, du côté petite rue et non pas du côté grand boulevard. Toutefois, l’ennui avec les villes du sud, c’est qu’elles ne connaissent pas le chauffage, car pour quelques mois dans l’année, ça n’en vaut pas la peine. Ma chambre, constamment du côté de l’ombre, était aussi froide qu’une cave. Pour ne rien arranger, la fenêtre de la salle de bain n’était pas isolante du tout et laissait passer un joli petit filet d’air froid. La température en journée était de 14°, mais descendait à 6° la nuit. Il ne pouvait pas faire beaucoup plus chaud dans ma chambre qu’à l’extérieur. Il y avait bien une climatisation bruyante, mais qui ne soufflait que de l’air froid. Voilà qui est suffisant pour vous déprimer complètement et pour gâcher votre séjour. La télévision n’offrait que des chaînes italiennes. La WiFi n’était gratuite que dans le lobby, avec la porte ouverte en permanence sur le froid et plein de gens bruyants. Le petit-déjeuner était servi par une porte de prison, qui posait la boisson chaude sur le comptoir en gueulant «Cappuccino!», au client de venir le chercher.

Tout ça pour 86€ la nuit, alors que ça n’en valait que 50 maximum, hors saison et sans chauffage. J’avais si froid la nuit que je dormais toute habillée. Ça ne correspondait vraiment pas à ce que je croyais trouver, raison pour laquelle j’ai décidé de déménager au Mercure 2), dans la rue d’à-côté. Lorsque j’ai quitté l’hôtel, le réceptionniste m’a demandé, plutôt sèchement: «Pourquoi partez-vous?» J’avais envie de lui répondre: «Parce que votre hôtel est merdique» mais j’ai simplement dit que j’avais d’autres projets, ce qui était parfaitement vrai.



L’hôtel Mercure ★★★★ coûtait le même prix et c’était un vrai bonheur: une chambre moderne et propre, silencieuse, chaude, avec une belle salle de bains, une bouilloire, autre chose que des chaînes italiennes à la télé et l’internet gratuit et qui fonctionne dans la chambre; un magnifique buffet de petit-déjeuner, dans une grande pièce claire, il y aurait même une terrasse, si nous étions en été. Le genre de chambre dans laquelle on pourrait envisager de passer la journée s’il pleuvait des cordes. Le genre d’hôtel dans lequel on aurait envie de revenir, alors que l’autre, je n’avais qu’une seule envie, c’était d’en fuir.

Breakfast with a view !

Reste le mystère de tripadvisor: qui sont ces gens qui ont trouvé The Business Hotel merveilleux et sympathique? Ils y ont sûrement séjourné en été. Ou alors, ce sont des amis des patrons, qui remplissent le site de leurs avis enchantés. Un autre client qui était tout aussi malheureux que moi a aussi déménagé au Mercure. Il m’a dit que le patron du Business l’avait encouragé à écrire un avis sur son hôtel, il semblait en avoir besoin. Reste à voir si le client déménageur écrira un avis poli ou sincère....

Ce qui est incompréhensible, c’est que deux hôtels, qui sont comme le jour et la nuit, sont offerts au même prix. En Italie du sud, les autorités responsables du tourisme ont sans doute d’autres chats à fouetter que de vérifier les prix demandés et le classement par étoiles. Et puis, pour avoir trois étoiles, il suffit sans doute d’avoir une télé (avec un maigre choix de chaînes), un coffre-fort (ridicule, plus petit qu’une boîte à chaussures, avec une drôle de clé qu’on doit sûrement demander à la réception et qui sera certainement aussi payante), un téléphone (qui ne fonctionne pas), un mini-bar (vide, sauf une bouteille d’eau plate) et un chauffage fictif. Au Mercure, le coffre était assez grand pour que j’y mette mon petit Mac. Et la bouilloire, c’est hyper trop cool! Je n’ai pas pour habitude de loger dans des chaînes quand je suis en vacances, mais après tout, pourquoi pas: on sait au moins à quoi s’attendre et si on est mal accueilli, il y a toujours moyen de se plaindre à la direction centrale.

Struffoli, spécialité napolitaine du nouvel an, servie au petit-déjeuner

Quant au nombre de fois où on m’a dit: «ah! toi qui viens du nord, tu supportes bien le froid!», les gens n’y comprennent vraiment rien. C’est dans les pays du sud qu’on vit toutes portes et fenêtre ouvertes en décembre et en janvier, ce n’est qu’un mauvais moment à passer...
* * * * *
Voir aussi: Voir Naples et mourir

mardi 17 janvier 2012

Dans les coulisses de Roméo et Juliette

Un cheminement lyrique qui se déroule depuis neuf mois vient d’aboutir et de s’achever : l’apprentissage, la préparation, les répétitions et les cinq représentations de l’opéra über-romantique de Charles Gounod, Roméo et Juliette, au théâtre de l’Alhambra de Genève. Le moment est maintenant venu de vivre un deuil, non plus celui des amants de Vérone, non pas la fin des haines séculaires, qui virent naître leurs amours…. mais la fin de notre deuxième vie, celle de la scène, celle de l’émotion, celle de la musique et de l’amitié qui nous ont accompagnés et liés pendant tous ces mois. Ce sera aussi la fin d’une barbe de circonstance que les hommes se sont laissé pousser, afin de mieux incarner leur personnage.


José Pazos
Cette œuvre, je la connais maintenant par cœur, l’ayant entendue environ 1.528 fois, dans l’ordre et dans le désordre, avec ou sans solistes, avec piano, avec orchestre et, ces derniers jours, des coulisses. Loin de m’en lasser, je l’apprécie de plus en plus, car je ne cesse d’en découvrir de nouvelles facettes. La musique de Gounod pénètre directement dans mon cœur, mon corps et mon cerveau précisément parce que je la connais maintenant si bien.

Ce qui est frustrant, c’est que nous avons passé tous ces mois à mettre au point cette représentation pour que le public soit ravi et comblé et nous voilà condamnés à ne pas voir le produit fini, car nous devons rester dans les coulisses, nous taire et nous tenir tranquilles. Les répétitions nous ont toutefois permis de voir ce qui se passe sur scène, ainsi, lorsque j’entends la harpe jouer une série de notes ascendantes, je vois - glouglouglouglou - Roméo boire le poison qui lui sera fatal. Quelques petits espaces permettent aussi d’espionner l’action, mais les places y sont rares.

Ce spectacle sera un des derniers avant la rénovation de l’Alhambra, théâtre oh ! combien charmant mais terriblement vétuste. Etant donné que la salle était conçue pour être un cinéma, elle n’a pas de véritables coulisses, ni de loges ; aucune isolation phonique à l’arrière-scène, aucune isolation thermique non plus et pas de moniteurs permettant de suivre ce que voient les spectateurs. Lorsque les choristes n’interviennent pas, ils se tiennent cois, enveloppés dans des châles, des écharpes et des laines polaires et font de leur mieux pour résister à la tentation de bavarder avec leurs camarades. A noter que les enfants étaient souvent plus disciplinés que les adultes!


En coulisses, nous vivons le revers du spectacle : nous voyons arriver un Roméo prosaïque, qui empoigne une bouteille d’eau, alors qu’un instant auparavant, il soupirait encore d’amour ; nous voyons revivre Tybalt et Mercutio, pourtant tous deux morts dans un combat à l’épée ; en coulisses, les hommes chantent Mystérieux et sombre, Roméo ne nous entend pas ! et nous, les femmes, chantonnons avec eux, sotto voce ; les uns et les autres font aussi du play-back avec les solistes, c’est une occasion rare, il faut la saisir ! Les porteurs de lunettes remettent leurs bésicles dès qu’ils sortent de scène. Chacun a un rôle à jouer, en sus de notre personnage de citoyen de Vérone, qu’il s’agisse de déplacer des éléments scéniques, de recoudre des boutons, de cuisiner des quiches et des gâteaux pour l’entracte, de construire ou de démonter le décor, de faire des relations publiques, de recoller des bottes, de s’occuper de la billetterie ou du programme. Chacun a la possibilité de mettre la main à la pâte et d’apporter sa pierre à l’édifice. Et le résultat est tout simplement magnifique !


Un déluge de compliments nous parvient jour après jour et notre bonheur à jouer cette pièce s’en trouve chaque fois décuplé. Il y a de nombreux néophytes et béotiens parmi le public, des gens qui viennent voir leurs amis ou leurs parents sur scène et qui découvrent que l’opéra, ce ne sont pas forcément des walkyries statiques qui poussent des cris aigus pendant des heures, mais que c’est au contraire l’émotion à l’état pur : la haine, l’amour, la mort, le chagrin, la réconciliation et bien d’autres choses encore. Certaines personnes ont trouvé le prologue si oppressant qu’elles n’étaient pas certaines de pouvoir rester jusqu’au bout, d’autres ont pleuré, d’autres encore sont revenues plusieurs fois. Quelle chance nous avons de pouvoir assister à toutes les cinq représentations ! Et quelle tristesse maintenant que tout ceci est derrière nous ! Espérons que nous pourrons renouveler cette expérience.

Je compare souvent ma profession à celle de chanteur lyrique: les compétences requises s’acquièrent généralement dès l’enfance ou l’adolescence. Comme eux, nous sommes payés au contrat ou au cachet et avons des engagements irréguliers et sporadiques, dont la fréquence dépend non seulement de nos compétences, mais aussi de notre renommée. Nous travaillons avec notre voix et redoutons les bronchites et les extinctions de voix, car si nous ne pouvons pas travailler, nous ne sommes pas payés non plus. Les deux professions sont auréolées d’un certain prestige, alors qu’elles sont des plus précaires. Nous travaillons souvent hors de notre domicile, ce qui implique des valises et des nuitées d’hôtel et nous avons par conséquent des vies de couple parfois difficiles et les amitiés se perdent.

On pourrait aussi comparer les tessitures aux cabines: toute œuvre aura une soprano et un ténor (la cabine anglaise et la cabine française), souvent une basse (la cabine espagnole et/ou allemande), parfois une alto (la cabine russe) et, plus rarement un contre-ténor (la cabine japonaise ou turque), à la différence que nous travaillons toujours à deux et que les sons que nous produisons sont bien moins harmonieux. Il semblerait que les musiciens d’orchestre aient le même type de conditions de travail que nous, c’est-à-dire 2 x 3 heures de travail maximum par jour, mais eux, ils arrivent à faire respecter cette limite. Je peux bien m’imaginer que leur travail demande le même genre de concentration intense que le nôtre.

L’opéra est un art très complet, car il ne suffit pas d’avoir des qualités vocales, mais il faut aussi savoir transmettre l’émotion et être capable de se rattraper si une réplique manque ou si un poignard vient à tomber au mauvais moment. Savoir l’allemand, l’italien ou le russe, savoir danser ou encore manier l’épée seront bien sûr des atouts!




Distribution :  José Pazos (Roméo), Sacha Michon (Capulet), Sébastien Eyssette (Tybalt), Davide Autieri (Mercutio), Nathanaël Tavernier (Frère Laurent), Etienne Hesperger (Gregorio), Larissa Rosanoff (Stephano), Marcos Garcia Gutiérrez (le Duc), Jean-Claude Cariage (Pâris). Direction d’orchestre: Nicolas Le Roy



vendredi 6 janvier 2012

Voir Naples et mourir


Naples n’est pas une belle ville. Elle l’a certainement été, au vu des nombreux monuments et châteaux forts qui gardent le port, mais visiblement, les Napolitains s’en fichent et laissent leur ville se délabrer lentement. Mais quand on n’est pas beau, on trouve d’autres moyens de se faire aimer et de se rendre sympathique. Ainsi, Naples se révèle être une ville très attachante pour quiconque se donne la peine de gratter un peu au-delà de la première impression. Il ne faut pas s’attendre à y trouver l’équivalent de Venise, de Rome ou de Florence, c’est tout.



C’est aussi une ville délaissée par le tourisme de masse. Le quartier espagnol, avec son cadrillage de petites rues étroites, n’est pas sans rappeler La Valette. Peu de commerces, si ce n’est quelques épiceries, quasiment aucun bar ou bistrot, mais des Vespa en veux tu, en voilà et du linge suspendu à toutes les fenêtres. Le jour où le tourisme frappera Naples, ce quartier sera envahi par des boutiques vendant des t-shirts et des cartes postales et il aura aussi son lot de caricaturistes et de musiciens de rue. La Via Toledo marque la frontière entre ce quartier populaire et le quartier monumental : le Palais Royal, la Galerie Umberto I, le Théâtre San Carlo, la Piazza del Plebiscito et son célèbre café Gambrinus.


C’est une rue commerçante, mais avec de petits magasins locaux et quelques enseignes d’un temps révolu. Ni H&M, ni Swarovski en vue, pas le moindre Starbucks. Un peu plus loin, la Via Tribunale et sa parallèle, Spaccanapoli, sont en voie de devenir des rues touristiques. La via San Gregorio d’Armeno, du moins en ce mois de décembre, propose tout ce qu’il faut pour créer sa crèche de Noël. Il y a trois funiculaires à Naples, qui vous permettent de monter sur ses collines et admirer le panorama : la ville apparaît alors comme un invraisemblable fourmillement d’immeubles et de rues, avec le Vésuve en toile de fond. Le quartier de Chiaia – via Chiaia, via Filangeri – offre une atmosphère toute différente, cossue, tranquille, bourgeoise.


La majorité des voyageurs préfèrent sans doute se tourner vers les environs de Naples, a priori plus intéressants. Le Molo Beverello est le point de départ des ferries vers Capri, Ischia ou Procida, mais la billetterie est organisée comme au Maroc : un guichet par compagnie, à vous de voir laquelle propose le prochain départ. Tous les guichets n’acceptent pas les cartes de crédit. La traversée dure entre 45 minutes et une heure. A nouveau, Ischia m’a fait penser à Malte, avec ses constructions des années -60 qui paraissaient un peu décaties et construites de façon anarchique. La lumière du mois de décembre accentuait bien sûr cette impression. Capri est bien plus chic, l’été, ça doit ressembler à Saint-Tropez, à en juger par les boutiques du downtown, Moschino, Ferragamo et consorts.

Si on quitte cette rue du shopping, au bout de 30 minutes de marche environ, on pourra admirer les Faraglioni, trois rochers qui s’élèvent de la mer, puis, un peu plus loin, la villa Malaparte, qui ressemble à un navire rouge échoué sur un écueil (elle ne se visite pas). L’autre moitié de l’île, Anacapri, semble un peu plus modeste. La villa San Michele 1), ayant appartenue à Axel Munthe, médecin et philantrope suédois, vaut le détour, pour son panorama, ses jardins et ses œuvres archéologiques.

Dans la direction opposée et au départ de la gare, avec le train de banlieue Circumvesuviano, on peut visiter Herculanum (Ercolano) et Pompeï, qui valent bien évidemment le détour. Le premier site peut se visiter en une heure ou deux, alors que pour tout voir dans le deuxième, il faudrait une journée tout entière. Les objets, fresques et mosaïques d’Herculanum et de Pompeï sont exposés au Musée national d’archéologie, en ville de Naples.


On peut également monter sur le Vésuve au départ d’Ercolano, mais les jours fériés et la météo nous en ont empêchés. Nous nous sommes consolés en allant visiter Solfatara 2), un drôle de site volcanique à Pozzuoli (champs phlégréens). Ça sentait le soufre avant même que nous n’y soyions arrivés. On a l’impression d’avoir atterri sur la lune, le sol est gris et nu et des fumerolles de soufre s’échappent des entrailles de la terre. En deux ou trois endroits, on voit carrément de petits cratères qui crachent de la fumée en faisant un bruit de chaudière. Etrangement, il y a un camping contigu au site. La petite bourgade de Pozzuoli est charmante et certainement très agréable au printemps, avec ses restaurants de bord de mer. S’y trouve également un colisée, le troisième le plus vaste d’Italie, mais que nous n’avons pas réussi à visiter.

Avant notre départ, tout le monde nous a averti contre les voleurs, les pick-pockets et l’insécurité omniprésente dans cette ville gangrénée par la Camorra. Sans doute est-ce plus tranquille en hiver, mais je me suis sentie parfaitement en sécurité. L’ambiance générale est certes plutôt pauvre, il y a de nombreux marchands de rue, qui n’ont parfois même pas d’étalage, mais qui proposent des chaussettes, debout dans la rue. Et dès qu’il se met à pleuvoir, des vendeurs de parapluie apparaissent comme par enchantement. Lorsque nous demandions notre chemin, les gens ont toujours été adorables et très serviables. Et la seule fois où nous avons pris un taxi, le chauffeur a mis le compteur et n’a fait aucun détour inutile. Comme quoi, certains préjugés méritent d’être corrigés. Naples n’est probablament pas pire que Paris ou Genève 3). Par contre, nous avons très mal mangé : la pizza a beau être napolitaine, je préfère de loin celles qu’on trouve chez nous, idem pour les pâtes. Toute la semaine, nous avons survécu avec de la gastronomie d’aire d’autoroute ou de station de ski. La clientèle manque sans doute pour tenir de véritables trattorias.

Nous avons vu énormément de choses en une semaine, mais le temps nous a manqué pour tout voir. Il y aurait encore eu des balades à faire à Ischia et à Capri ; nous n’avons pas vu la troisième île, Procida ; nous avons raté la montée au Vésuve et le Colisée de Pozzuoli ; nous n’avons pas vu Sorrento ni la côte amalfitaine ; nous n’avons pas pu visiter le Castel Nuovo ou Maschio Angioino, ni le Castel dell’Uovo pour des raisons d’horaire. J’ai bu du caffè alla nocciola – délicieux ! - à deux reprises, mais pas au Gambrinus. Autrement dit, une nouvelle visite s’impose !